Le Japon a récemment adopté son 5ème plan fondamental de l’énergie. Ce nouveau document ne révise qu’à la marge le plan antérieur fixé en 2014 et ne fait que conforter la dynamique déjà engagée par le gouvernement nippon. Ce dernier ne relève pas ses objectifs et maintient ses perspectives mesurées d’évolution du paysage énergétique du pays aux horizons 2030 et, dans une moindre mesure, 2050. Si le document confirme une volonté d’augmenter le recours aux énergies renouvelables et de renouveler en partie le parc nucléaire afin de réduire la part des énergies fossiles, ces dernières continueront de tenir une place importante dans le mix japonais, même à long terme. La France constitue un partenaire de longue date du Japon en matière de nucléaire, mais les échanges tant institutionnels que privés entre nos deux pays ont tout à gagner à prospérer sur l’ensemble du spectre, notamment dans les renouvelables et l’hydrogène décarboné.

I.     État des lieux du paysage énergétique japonais

Mix énergétique Japon(i) Des suites de l’accident de Fukushima Daiichi en 2011, le paysage énergétique nippon connaît aujourd’hui encore des pressions exacerbées. L’arrêt de l’ensemble du parc nucléaire s’en étant ensuivi avait impliqué une chute du taux d’autosuffisance énergétique du pays, de 20,2 % en 2010 à 6,4 % (au plus bas) en 2014, pour ne se relever qu’à 8,3 % en 2016. Combiné à une absence d’interconnexions électriques avec le continent, les besoins énergétiques immédiats du Japon avaient ainsi été comblés par des importations accrues de carburants fossiles, conduisant le pays à une dépendance extrême aux fournisseurs étrangers sur ces produits. En 2016, les taux de dépendance de l’archipel aux importations, en particulier, de pétrole brut en provenance du Moyen-Orient et de charbon en provenance d’Australie s’élevaient respectivement à 86,4 % et 75,5 %. Ce recours massif aux fossiles avait par ailleurs eu pour effet d’accroître les émissions de gaz à effet de serre du secteur énergétique au Japon ; malgré l’enclenchement d’une baisse depuis 2013, ces émissions restaient supérieures en 2016 à leur niveau de 2010 (1 307 million tCO2 contre 1 303 million tCO2).

mix énergétique Japon 2016D’autres difficultés ont découlé directement ou non de cet accident, notamment le fait que les coûts de l’électricité nippons soient nettement dans la fourchette haute par rapport aux autres pays de l’OCDE. Entre 2010 et 2014, les prix de l’électricité avaient cru de 25 % pour les ménages et de 38 % pour les entreprises nippons. S’ils décroissent depuis 2014 du fait de la baisse du prix du pétrole, ils demeuraient, en 2016, supérieurs à leur niveau de 2010 – de 10 % pour les ménages et de 14 % pour les entreprises.

(ii) En 2016, le paysage énergétique primaire nippon restait donc marqué par l’accident, et son mix était composé à 89 % de fossiles (40 % de pétrole, 25 % de charbon et 24 % de gaz), 10 % de renouvelables et 1 % de nucléaire. 

II.     Perspectives d’évolution du mix énergétique japonais aux horizons 2030 et 2050

2.1.   Vision et objectifs généraux poursuivis par la politique énergétique japonaise

(i) Depuis l’entrée en vigueur du Basic Act on Energy Policy (2002), le gouvernement nippon revoit régulièrement sa stratégie de politique énergétique. En juillet 2018 a ainsi été adopté le 5ème plan fondamental de l’énergie par le Cabinet Office, sur la base d’une ébauche rédigée par le Ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie également en charge de l’énergie (METI). Le document évoque la nécessité de dresser une stratégie tenant compte, non seulement du paysage énergétique actuel du pays, mais aussi des contraintes liées aux accords et objectifs internationaux sur le climat, des évolutions dans la structure de la demande d’énergie à terme (liées au déclin démographique mais aussi à la concentration urbaine et à l’apparition de technologies comme l’IoT et les centrales électriques virtuelles), ou encore de l’instabilité des prix des ressources du fait de tensions géopolitiques, de l’expansion de la demande dans les pays émergents et de la compétition internationale pour le leadership technologique.

(ii) Sur la base de l’identification de ces défis structurels, le gouvernement nippon a axé l’ensemble de sa politique énergétique sur les « 3E+S » (Energy security, Economic Efficiency, Environment + Safety), avec le « S » pour Sûreté défini comme priorité absolue. Cette approche était déjà centrale dans le 4ème plan fondamental – premier après la catastrophe de Fukushima – et s’est vue renforcée dans ce nouveau plan.

2.2.   Vue d’ensemble des mix énergétique et électrique visés pour 2030

evolution mix Japon 2010 -2030(i) Cette vision est concrétisée dans les mix tant énergétique qu’électrique visés pour 2030. L’accident de Fukushima aurait pu être l’occasion pour le Japon de revoir en profondeur son modèle énergétique et de s’engager définitivement dans une transition vers des mix décarbonés, mais l’argument sécuritaire affiché comme priorité justifie des ambitions limitées en matière de réduction des carburants fossiles.

Le 5ème plan n’a ainsi de révisé que le titre : s’il y est indiqué pour la première fois que des efforts seront faits afin de faire des renouvelables « une source d’électricité principale », le METI ne relève pas ses ambitions en matière de réduction de la part fossile et réitère sa volonté de relancer le nucléaire comme source électrique majeure. Les mix visés pour 2030 demeurent ainsi inchangés par rapport au plan précédent. À cet horizon, le METI ambitionne que le mix énergétique soit composé à 76% de carburants fossiles (33% de pétrole, 25% de charbon, 18% de gaz), 13-14% de renouvelables et 10-11% de nucléaire et que le mix électrique soit composé à hauteur de 56% de fossiles (27% de gaz, 26% de charbon et 3% de pétrole), 22-24% de renouvelables et 20-22% de nucléaire. L’objectif de réduction de la demande d’énergie via une amélioration de l’efficacité énergétique demeure également au même niveau : -35% par rapport à 2013.

(ii) Le mix énergétique global prévu pour 2030 est plus diversifié que le mix 2016 mais aussi que le mix 2010, précédant le choc de Fukushima. Le taux d’indépendance énergétique du Japon devrait atteindre 24% en 2030 et les émissions de CO2 diminuer de 25% par rapport à 2005 – malgré un maintien décomplexé du recours aux fossiles, et en particulier au charbon.

2.3.   Déclinaison des perspectives pour 2030 par type d’énergie

(i) La priorisation de l’axe sécuritaire induit un recours aux fossiles diminué mais qui demeure majoritaire en 2030 dans le mix nippon. De fait, 76 % de l’énergie et 56 % de l’électricité du pays à cette échéance devraient être produites à partir de carburants fossiles – contre respectivement 89 % et 84 % en 2016. Le gouvernement nippon vise le renforcement des capacités domestiques dans ces secteurs et le déploiement de technologies thermiques dites propres.

En particulier, le charbon est toujours désigné comme source thermique principale en raison de la faiblesse de ses coûts de génération et de la simplicité de son approvisionnement. Si cette politique semble peu compatible avec l’effort global contre le changement climatique, le gouvernement défend le déploiement de centrales « à la pointe, émettant peu de gaz à effet de serre » et des technologies de capture et stockage du carbone (CCS). Les observateurs s’interrogent toutefois sur la façon dont le Japon pourra installer ces dernières, compte-tenu du manque d’espace sur son territoire pénalisant déjà le développement des énergies renouvelables et la relance du nucléaire, et pointent les risques économiques (stranded assets) d’une persistance du Japon dans la voie du charbon.

Le gaz naturel (liquéfié pour son acheminement au Japon) continuera également d’occuper une place importante dans le bouquet énergétique. Représentant déjà 30% des importations mondiales de GNL en 2016, le Japon veut favoriser l’établissement d’un marché global fluide et transparent et devenir une plaque tournante des transactions d’ici 2020 afin de se positionner comme leader international sur ce secteur.

Le pétrole conservera enfin la première place du mix énergétique 2030, bien que la tendance actuelle soit au recul de sa consommation. Sur ce carburant, les questions de réduction de la dépendance aux fournisseurs du Moyen-Orient et d’assurance d’un approvisionnement stable et peu coûteux sont primordiales pour le gouvernement nippon.

(ii) L’axe sécuritaire est également central dans la volonté d’à la fois relancer (pour sécuriser la fourniture d’électricité) mais limiter (afin d’en assurer la sûreté) les capacités de production du parc nucléaire nippon. Si le nouveau plan spécifie que la dépendance au nucléaire doit être réduite « autant que possible », le gouvernement présente cette énergie comme indispensable afin d’assurer un approvisionnement sans failles, de réduire les coûts énergétiques et les émissions de CO2 du pays. Les questions de sûreté sont présentées comme priorité absolue dans un contexte où la relance du nucléaire fait toujours face à une certaine opposition du public.

(iii) Le développement accru des énergies renouvelables (EnR) est également perçu comme permettant, dans une moindre mesure, de combler les aspirations sécuritaires. De fait, elles permettent d’accroître l’autonomie énergétique de l’archipel et ne sont pas confrontées aux mêmes oppositions que le nucléaire. Depuis la mise en place d’un système généreux de Feed-in Tariff (FiT) en 2012 pour accélérer leur déploiement, les capacités installées de production d’EnR opérationnelles ont cru à un rythme moyen de 29 % par an.

evolution capacités enrAprès l’hydroélectricité, l’énergie solaire représente la plus grande part de l’électricité renouvelable produite sur l’archipel ; c’est également le secteur ayant connu la plus forte expansion depuis 2012. Les autres types d’EnR ont cru plus modestement et leur potentiel reste inexploité, notamment dans l’éolien, la biomasse et la géothermie.

Si le 5ème plan veut faire des renouvelables « une source d’électricité principale » pour le pays d’ici 2030, les ambitions du METI restent prudentes, avec un objectif modeste pour les EnR de 13-14 % du mix énergétique en 2030. Le gouvernement justifie cette réserve sur le déploiement des EnR notamment par leur coût encore très élevé au Japon, impliquant un rehaussement de la facture énergétique des consommateurs et entreprises – surcoût pour le ménage moyen évalué à 686 ¥ par mois en 2017. De ce fait, le gouvernement a enclenché dès 2015 une baisse progressive des FiT et fait voter en mai 2016 une loi visant à restreindre l’impact budgétaire de cette politique de soutien en introduisant par exemple un mécanisme d’enchères sur certains types de projets.

Le développement de l’électricité renouvelable au Japon se heurte à de nombreuses autres difficultés : une intermittence du solaire et de l’éolien non compensable par des imports/exports (interconnexions inexistantes avec les pays voisins et très limitées entre les régions), un réseau électrique peu optimisé, des technologies de stockage balbutiantes (hydrogène, batteries), un manque d’espace pour le solaire, des obstacles au développement de la géothermie dans les parcs nationaux, une filière bois-énergie non structurée, une opposition de divers lobbies conservateurs, etc. L’organisation des ministères japonais ne facilite par ailleurs pas le déploiement des EnR : le MOE et le METI travaillent séparément sur la question de la décarbonation du bouquet énergétique, mais leurs missions respectives ne sont pas clairement établies et le pilotage d’ensemble n’est pas bien identifié alors même que des divergences de fond existent entre ces ministères – par exemple sur la question du marché carbone. En 2018, le MOE est rejoint dans ses efforts par le MOFA (Affaires Etrangères), dont le Ministre affiche ouvertement son insatisfaction quant à la trajectoire définie en matière de renouvelables.

Enfin, la stratégie japonaise de développement des sources renouvelables est aujourd’hui limitée à la question de la production électrique – qui représente pourtant moins du tiers du paysage énergétique. La politique en matière de carburants alternatifs (hors électricité et hydrogène) est peu diffusée, et il n’en existe aucune au regard de la production de chaleur/froid (pour l’industrie et le résidentiel-tertiaire) renouvelables non électriques. Le développement des énergies marines est par ailleurs peu évoqué au-delà du stade de la R&D.

2.4.   Perspectives à l’horizon 2050

Nouveauté par rapport à l’édition précédente, le 5ème plan inclut un scénario (non quantifié) pour 2050. À cet horizon, le METI souhaite réaliser un « virage énergétique » et atteindre une société bas-carbone à l’aide d’innovations technologiques (notamment, le développement de l’hydrogène, du stockage et des technologies digitales) associées à des changements politiques et sociaux. La stratégie eu égard à la place relative des renouvelables, du nucléaire et des fossiles dans le paysage en 2050, si elle n’est pas chiffrée, semble prendre la suite directe de celle poursuivie pour 2030. Un « mécanisme de revue scientifique » doit voir le jour afin de définir des scénarios plus précis, en coopération avec la communauté internationale.

À ce jour, le Japon ne dispose pas de stratégie bas carbone de long terme dans laquelle s’inscrirait le scénario énergétique 2050. La production d’une telle stratégie est en cours mais fortement ralentie par les oppositions fondamentales entre MOE et METI. L’archipel s’est engagé à publier ce document « bien avant 2020 ». Il pourrait notamment faire coïncider cette publication avec sa présidence du G20, en 2019.

III.     Enjeux pour la France au regard des orientations énergétiques du Japon

3.1.   Enjeux institutionnels

(i) En vue de réaliser les objectifs de l’Accord de Paris et d’assurer la mise en place d’un marché énergétique mondial sûr et stable, la France soutient le développement des énergies décarbonées. Le déploiement du « charbon propre » prôné par le gouvernement et le secteur privé japonais n’est pas en phase avec ces orientations. Dans ce contexte, la France peut partager sa méthode de sortie du charbon, et contribuer à la promotion du modèle européen de marché carbone.

(ii) La France peut également valoriser auprès du Japon sa politique énergétique d’ensemble, matérialisée par sa programmation pluriannuelle de l’énergie, avec des objectifs de diversification du mix qui couvrent la production électrique mais aussi les carburants employés notamment dans les transports et la production de chaleur et de gaz. Ces aspects sont en effet encore peu développés dans la stratégie japonaise, très centrée sur l’électricité. La France peut également partager l’expérience de l’organisation administrative qu’elle a mise en place au cours des dix dernières années pour renforcer les liens entre énergie et climat dans ses politiques publiques.

(iii) La France est très attachée au partenariat franco-japonais dans le domaine de l’énergie nucléaire, qui constitue un élément majeur de la relation bilatérale. Le Japon et la France partagent des orientations identiques dans le secteur : réduire la part de l’énergie atomique dans le mix en la maintenant toutefois à un niveau significatif. Nos deux pays partagent un enjeu commun de développement responsable d’une énergie nucléaire sûre et économique face à l’accélération de la perte de confiance du public.

3.2.   Enjeux pour les acteurs privés

La valorisation et l’exportation du savoir-faire développé par le secteur privé français dans les nouveaux modes de production énergétique constitue également un pilier de la stratégie française en faveur de l’effort global contre le changement climatique.

(i) Dans le secteur des énergies renouvelables, les acteurs privés français se déploient progressivement au Japon en partenariat avec des entités locales sur des technologies novatrices, à l’image d’Ideol (éolien flottant), OpenHydro (turbines hydroliennes), Ciel & Terre (centrales solaires flottantes) ou Naskeo (biogaz). Les grands groupes comme Veolia, Total ou Bouygues se positionnent également sur ce marché, avec des projets de centrales solaire, biomasse ou biogaz rendus possibles par l’existence d’un système de tarifs d’achat généreux jusqu’à ce jour. Les acteurs privés français et japonais coopèrent également sur les énergies renouvelables dans les pays tiers, à l’image du projet de Total et Mitsubishi pour une centrale solaire au Kenya, ou des nombreuses coopérations entre EDF et les maisons de commerce japonaises pour le solaire et l’éolien dans les pays en développement. Sur le plus long terme, dans le cadre de la politique de développement des PPP poussée par le gouvernement japonais et de l’obligation des collectivités de se doter de plans climat locaux, de nouvelles opportunités dans le domaine des énergies renouvelables – par nature plus locales, décentralisées et donc à la portée des collectivités – pourraient apparaître.

(ii) De nombreuses coopérations franco-japonaises privées se poursuivent également dans le secteur nucléaire, à l’image du projet SINOP en Turquie (porté par le consortium composé des groupes Areva, Engie, MHI et Itochu). L’industrie japonaise a également participé à la restructuration de la filière nucléaire industrielle française, avec des prises de participation de JNFL et de MHI dans le capital d’Orano et de Framatome. En matière de R&D, nos deux pays sont engagés dans un partenariat bilatéral sur les réacteurs nucléaires de 4ème génération.

(iii) Dans le secteur des énergies fossiles, les géants français sont fortement présents sur le marché asiatique du GNL (partenariat entre JERA et EDF ; partenariat entre Engie et des compagnies régionales gazières japonaises). Dans le secteur du charbon, la stratégie des énergéticiens français est conforme à l’Accord de Paris : Total et Engie en ont clairement annoncé leur sortie, et EDF a entamé un désinvestissement progressif. Le positionnement de nos entreprises concernant le charbon au Japon devrait donc s’orienter vers un accompagnement à la substitution du charbon par le gaz naturel, énergie fossile la moins polluante.