Économie du vieillissement : les enseignements du Japon pour l’action publique et la coopération franco-japonaise
Le 27 juillet 2026, l’Université de Tokyo a accueilli la conférence de clôture du cycle de recherche du Lab Banque de France-Fondation France-Japon de l’EHESS, intitulée « Economics of Ageing: Japan in Comparative Perspective ». Cette journée a mis en évidence un enseignement central : la longévité n’est pas un déclin programmé, mais une transformation d’ensemble qui appelle des politiques coordonnées en matière d’emploi, de productivité, de soin, de finances publiques et d’innovation.
Organisée par le Lab Banque de France-Fondation France-Japon, le Tokyo College et le Center for Advanced Research in Finance (CARF) de l’Université de Tokyo, la conférence a associé une matinée académique à un symposium de politique publique l’après-midi. Le Service économique régional de Tokyo a contribué à son organisation par l’intermédiaire d’Arthur Sogno Pèes, conseiller financier, adjoint au chef du service et représentant de la Banque de France au Japon, qui a également prononcé les remarques de clôture aux côtés du professeur Takeo Hoshi, directeur du Tokyo College.
Le symposium a été ouvert par S.E. Mme Béatrice Le Fraper du Hellen, Ambassadrice de France au Japon, Kaori Hayashi, vice-présidente exécutive de l’Université de Tokyo, et Sébastien Lechevalier, président de la Fondation France-Japon. Les keynotes d’Hippolyte d’Albis et de Sagiri Kitao, puis les tables rondes, ont mis les résultats de la recherche à l’épreuve des choix concrets qui s’imposent aux sociétés vieillissantes.
Le Japon, précurseur d’un défi désormais partagé
La conférence a marqué l’aboutissement de deux années et demie de travaux engagés en 2024. Ce programme a débouché sur un numéro spécial du Journal of the Economics of Ageing, réunissant dix-sept articles et mobilisant près de cinquante chercheurs comme auteurs ou rapporteurs. Au Japon, le vieillissement est plus ancien et plus avancé que dans la plupart des économies développées ; il offre ainsi un point d’observation privilégié des arbitrages à venir entre croissance, emploi, solidarité et qualité des services publics.
Les échanges ont écarté une lecture réductrice du vieillissement, trop souvent cantonnée aux retraites et à la santé. La transition démographique transforme simultanément l’offre de travail, la productivité, les salaires, l’épargne, la demande, les finances publiques, l’organisation du soin et la répartition du temps au sein des ménages. Ses effets ne sont pas mécaniques : ils dépendent de la capacité des institutions, des entreprises et des politiques publiques à s’adapter.
L’emploi et la productivité, premières lignes de réponse
Le taux d’activité des femmes et des seniors a fortement progressé au Japon. Parmi les 65-69 ans, près d’une personne sur deux travaille désormais ; parmi les 70-74 ans, la proportion atteint environ un tiers. Cette mobilisation a limité la contraction de la main-d’œuvre, mais la marge de progrès est désormais moins quantitative que qualitative. Les femmes et les travailleurs âgés restent surreprésentés dans des emplois non réguliers, moins rémunérés et associés, en moyenne, à une productivité plus faible.
Les priorités identifiées sont claires : réduire la segmentation du marché du travail ; lever les dispositifs fiscaux et sociaux qui découragent l’augmentation du temps de travail ; développer la formation tout au long de la vie ; et adapter les postes aux capacités et à l’état de santé. L’intelligence artificielle (IA) et la robotique peuvent soutenir cette transformation en valorisant l’expérience, notamment dans les métiers essentiels où le jugement et la maîtrise des risques sont déterminants.
L’immigration constitue un autre levier, à condition d’être pensée comme une politique d’intégration et de compétences. Une ouverture modérée peut compléter les qualifications des résidents et soutenir l’emploi et la production par habitant. Elle ne saurait toutefois constituer une réponse illimitée : les pays d’origine vieillissent eux aussi et la concurrence internationale pour les talents s’intensifie.
Le soin, infrastructure économique et sociale
La conférence a replacé le soin et l’accompagnement de la perte d’autonomie au cœur de l’analyse économique. La question n’est pas seulement de savoir qui dispense les soins, mais aussi qui assume la responsabilité de leur organisation, de leur financement et de leur qualité. Les recherches présentées montrent que les infrastructures de soin peuvent aussi être des infrastructures productives : en réduisant la charge des aidants, elles peuvent libérer du temps pour l’emploi. Leur évaluation doit intégrer la qualité de vie des personnes âgées, la santé des proches, l’égalité entre les femmes et les hommes, l’offre de travail et le coût public.
À l’horizon 2040, le Japon se prépare au « défi des 85 ans », marqué par la progression de la fragilité, des pathologies multiples et de la démence. La réponse devra articuler prévention, médecine, services à domicile, établissements, adaptation du logement et soutien aux familles. L’objectif n’est pas seulement d’allonger la vie, mais de prolonger l’autonomie et la participation sociale.
Des finances publiques aux choix de société
Le vieillissement accroît les dépenses de retraite, de santé et de soins de longue durée, tandis que la diminution de la population en âge de travailler réduit l’assiette des prélèvements. Aucun instrument ne peut, à lui seul, résoudre cette équation. La fécondité n’agit qu’à très long terme ; l’activité et l’immigration peuvent soulager plus rapidement les pénuries, mais rencontrent des limites ; les gains de productivité restent indispensables pour élargir durablement la base de financement.
La soutenabilité ne relève donc pas d’une formule purement technique. Elle suppose des choix collectifs sur la répartition des efforts entre générations, le niveau de solidarité et l’articulation entre financements publics et privés. Les modèles éclairent les arbitrages ; ils ne se substituent ni à la décision politique ni à sa légitimité démocratique. L’enjeu est d’engager suffisamment tôt une trajectoire crédible, progressive et lisible, préservant les incitations au travail comme la qualité des services.
Une coopération franco-japonaise tournée vers l’action
Dans son allocution d’ouverture, l’Ambassadrice de France au Japon a proposé trois principes directeurs : (i) la dignité, (ii) la participation à tout âge, et (iii) l’innovation au service de l’autonomie, des aidants et de la productivité. Cette ambition appelle désormais à transformer les diagnostics partagés entre la France et le Japon en coopérations concrètes : partenariats technologiques et industriels, projets pilotes, commande publique et déploiement à grande échelle.
Le vieillissement en bonne santé, la santé numérique, les technologies d’assistance, l’IA, la robotique, la prévention et le financement des risques de long terme constituent autant de champs dans lesquels la recherche, les entreprises, les autorités publiques, les banques et les assureurs peuvent agir de concert.
La conférence a ainsi délivré un message de méthode autant qu’un message économique : il n’existe ni fatalité démographique ni solution unique. La longévité peut devenir une force économique et sociale, à condition que les années gagnées soient aussi des années d’autonomie, de participation et de confiance entre les générations.
Le Service économique régional de Tokyo remercie l’ensemble des institutions partenaires, des intervenants et des participants qui ont contribué à la qualité de cette journée de dialogue franco-japonais.