Les Nouvelles économiques de l'Eurasie N°197 du 30 mars 2026
Publications des Services économiques
Zoom : La Banque de Russie abaisse son taux directeur de 15,5% à 15%
La Banque de Russie a abaissé pour la 7e fois consécutive son taux directeur, descendu à 15%, en cohérence avec un signal globalement adouci depuis l’automne 2025 et le ralentissement concomitant de l’activité. Les milieux d’affaires, principaux avocats d’une baisse prononcée des taux (13% souhaités en fin d’année pour la banque PSB, sinon 7% dans un scénario optimiste) attendaient a minima une telle décision. Le fait de conserver l’échelle de 50 p.d.b. (comme pour les trois décisions précédentes) démontre toutefois que le cadre monétaire demeure restrictif, posture assumée par la BdR, étant donné que les risques inflationnistes prévalent sur leur pendant désinflationniste – et ce en dépit d’une inflation annuelle qui continue de décroître (+5,91% en g.a. en février). Si l’arbitrage entre maîtrise de l’inflation et « relance » de la croissance est de plus en plus manifeste, la Banque s’en tient à la première, notamment du fait de la contribution encore approximative des réformes fiscales au renchérissement des prix et d’attentes inflationnistes encore élevées. La cible (4%) et l’objectif de désinflation de la BdR en ressortent inchangés. La crise au Moyen-Orient est évoquée comme facteur de déstabilisation, mais volontiers éclipsé par l’influence des paramètres budgétaires, dont la refonte fait l’objet d’actives discussions.
Le 20 mars 2026, la Banque de Russie (BdR) a décidé d’abaisser de 50 points de base (p.d.b.) son taux directeur, de 15,5 à 15%, soit la 7e baisse consécutive depuis juin 2025. Le régulateur continue d’avancer prudemment dans le relâchement des conditions de crédit qui demeurent restrictives, mais qui font aussi écho à une situation du secteur privé russe complexe (pour rappel, -2,1% de croissance en janvier 2026 en g.a.). La décision était attendue de par la plupart des experts[1] (26 sur 30), le reste ayant anticipé une baisse plus généreuse de 100 p.d.b. à 14,5% grâce au ralentissement de l’inflation annuelle en février 2026 (5,91%). La gouverneure E. Nabiullina a confirmé ces deux options, la première ayant emporté un large consensus, bien qu’une pause ait aussi été considérée.
Figure 1. Inflation et politique monétaire
Source : Banque de Russie, Rosstat.
Bien qu’il faille attendre les résultats consolidés postérieurs au 1er trimestre, le pic inflationniste de janvier attendu du fait des réformes fiscales semble être passé. L’inflation en mesure annualisée et ajustée des variations saisonnières atteint ainsi 10,2% en moyenne sur janvier-février, contre 4,4% au 4e trimestre 2025. L’inflation sous-jacente annualisée et ajustée des variations saisonnières sur cette période est grimpée à 7%, contre 5% au 4e trimestre. Ces deux indices signalent la contribution à l’inflation du relèvement de TVA et de la taxe de recyclage. En revanche, pour le seul mois de février, l’inflation mensuelle annualisée affiche 5,8% en mesure corrigée des variations saisonnières, contre 14,6% en janvier – ce qui confirmerait la relative normalisation de l’augmentation des prix du début d’année.
Figure 2. Evolution de l'inflation annuelle (%) et de ses principales contributions (p.p.)
Source : Banque de Russie, Rosstat.
Figure 3. Evolution mensuelle des prix corrigée des variations saisonnières, %
Source : Banque de Russie.
Figure 4. Inflation mensuelle en mesure annualisée et ajustée des variations saisonnières, %
Source : Banque de Russie.
L’inflation annuelle au 16 mars affiche 5,9% en g.a., soit une valeur stable par rapport au chiffre consolidé pour février 2026, lui-même en baisse par rapport à janvier (6%). La BdR continue de faire prévaloir les risques inflationnistes sur leur pendant désinflationniste, en cela que, malgré une baisse « objective » des prix (telle que relevée par la BdR et Rosstat), les anticipations d’inflation des ménages à 12 mois restent élevées, à 13,4%. Cette légère hausse (+0,3 p.p.) pourrait dénoter un désancrage de l’indicateur, qui reste l’un des principaux obstacles à un abaissement drastique des taux pour la Banque, « inquiète[2] » de ce phénomène. Les ménages affichent encore une propension à épargner, bien que celle-ci soit en léger déclin du fait de taux en baisse. Ceci étant, le résultat du sondage peut être influencé par la période de réalisation de l’enquête (3 au 12 mars, soit la période d’affaiblissement temporaire du rouble, voir ci-dessous) tout comme – mais à la marge – la refonte des paramètres budgétaires en cours de discussion.
Figure 5. Perception de l'évolution des prix par les ménages
Source : Banque de Russie, inFOM.
Le contexte de la présente décision de taux est celui d’une normalisation de l’activité. La BdR prend acte du recul de janvier 26 et du refroidissement de la demande, issu de l’effet de base de 2025 lui-même symptomatique d’un « atterrissage » de l’économie. Le marché de l’emploi poursuit sa détente avec un nombre d’entreprises en déficit de cadre à son plus bas depuis la mi-2023, et une indexation des salaires réduite pour 2026, conformément à la tendance inflationniste baissière observée. Le chômage reste toutefois fixé à un minimum historique (2,2%) et, pour l’heure, la hausse des salaires (+4,4% en g.a. en réel en 2025) continue de dépasser celle de la productivité du travail (chiffre indisponible pour 2025, +3,4% en g.a. en 2024[3]). Ce ralentissement général se reflète enfin dans les taux d’intérêt qui ont décru sur la majorité des marchés financiers, bien que les autres conditions de prêt demeurent strictes (solvabilité de l’emprunteur, apport, garant), tendance accompagnée par une activité de crédit amoindrie, notamment côté entreprise. La BdR dresse enfin un rapide bilan du stock d’investissements en capital fixe, chiffré à 42 600 Md RUB (513 Md USD, mais à prix courants) en 2025, avec de fortes disparités par secteurs : l’industrie manufacturière et les services captent ainsi plus de fonds grâce « à un soutien public et une politique de substitution aux importations », traduction d’un investissement public massif tourné vers l’effort de guerre. Le régulateur reconnaît cependant des plans d’investissement plus ténus en 2026 (déjà démontré par l’Institut Stolypine), un témoin de la contraction du résultat financier du secteur privé en 2025.
Sur fond de la crise au Moyen-Orient, la gouverneure E. Nabiullina a également abordé les conséquences de celle-ci sur l’économie russe, qu’elle estime pour l’heure limitées en dehors d’une exacerbation des pressions inflationnistes (perturbations des chaînes logistiques). Les effets dépendront néanmoins « de la durée et de l’ampleur » de la crise. A court terme, les cours élevés du pétrole et d’autres produits d’exportation russes (essentiellement hydrocarbures) soutiendraient les revenus d’exportation et le cours du rouble via la conversion de devises, mais à plus long terme, la crise pourrait avoir un effet négatif sur la croissance et l’investissement au niveau mondial, créer de l’inflation importée chez les acheteurs de biens énergétiques, qui elle-même se transmettrait à l’économie russe. Il est cependant trop tôt pour circonscrire l’impact réel de la situation sur la Russie, y compris sur ses finances (voir le n°196). Quant à l’affaiblissement du rouble en mars (-4% en moyenne entre le 1er et le 26 mars en g.m.) celui-ci serait épisodique, reflétant la situation des cours pétroliers de janvier-février ainsi que la non-conduction d’intervention de change en mars, et également situé dans un intervalle prévu par la Banque centrale. De ce fait, les variations du taux de change n’ont pas joué de rôle dans la présente décision de politique monétaire.
Figure 6. Evolution du taux de change USD/RUB depuis 2022 (1) et entre le 1er et le 26 mars (2) (échelle inversée)
Enfin, le régulateur a digressé sur la politique budgétaire comme facteur d’augmentation ou de réduction de la marge d’abaissement des taux, ce qui inclut notamment le prix-pivot faisant l’objet de discussions au sein de l’exécutif. La posture de la BdR est d’approuver sa révision à la baisse si celle-ci s’accompagne d’une limitation des dépenses budgétaires, auquel cas l’effet cumulé serait désinflationniste. En revanche, si la baisse du prix-pivot mène à un assèchement des recettes budgétaires sur fond de dépenses soutenues, et donc contraignant à recourir à de l’emprunt supplémentaire, les effets inflationnistes produits impliqueraient le retour à une politique monétaire plus restrictive.
Le signal du Conseil des gouverneurs concernant cette décision de taux est donc « modérément doux », en miroir de la baisse des taux observée sur le marché. Pour autant, le régulateur se réserve le droit d’ajuster sa politique monétaire compte tenu de nombreuses variables, à savoir des anticipations d’inflation des ménages encore élevées, des paramètres budgétaires en pleine reconfiguration, ainsi que, à la marge, des pressions inflationnistes générées par la crise au Moyen-Orient, dont les retombées pour l’économie russe ne sont pas encore claires.
[1] Du consensus d’experts mobilisé par le média RBC, composés de banquiers et analystes financiers.
[2] Terme employé par E. Nabiullina au cours de la conférence de presse connexe à la décision de taux.
[3] Pendant la phase de surchauffe, soit un épiphénomène ; les données pour 2025 ne sont pas publiées.