Publications des Services économiques

Zoom : La Banque de Russie abaisse son taux directeur de 16,5% à 16%

Dans le droit fil de l’assouplissement de sa politique monétaire, la Banque centrale a abaissé pour la cinquième fois successive son taux directeur, à 16%. Ce desserrement s’effectue toutefois avec plus de retenue que souhaité par les milieux d’affaires, dans la mesure où le régulateur continue d’identifier des risques inflationnistes importants malgré la bonne performance de novembre (6,64% en g.a.), conformément au relèvement du taux directeur moyen annuel (18,8-19,6% en 2025 dans les prévisions de juillet, contre 19,2% dans celles d’octobre). La dialectique entre les attentes inflationnistes et la décision de taux est particulièrement mobilisée en guise d’argumentaire, la Banque craignant un « désancrage » durable des premières, se répercutant sur la seconde. La prégnance d’un crédit entreprise encore dynamique vient également tempérer l’assouplissement du cadre monétaire, l’enjeu pour le régulateur étant de jauger la pérennité de la tendance désinflationniste actuellement observée.

Le 19 décembre 2025, la Banque de Russie (BdR) a rendu publique sa dernière décision de taux pour 2025, soit l’abaissement du taux directeur de 50 points de base (p.d.b.) de 16,5% à 16%. Cette baisse fait suite au desserrement graduel du cadre monétaire depuis juin 2025, mais continue d’être perçue comme peu significative eu égard au ralentissement économique général. La décision était ainsi attendue de la plupart des experts (divisés entre un maintien de taux à 16,5% ou un abaissement de 50 p.d.b.) bien que la désinflation plus nette de novembre ait poussé certains à anticiper une baisse à 15,5%. Ces trois options ont été confirmées par E. Nabiullina en conférence de presse comme les alternatives à l’étude par le Conseil des gouverneurs.

Figure 1. Inflation et politique monétaire

Graphique

Source : Banque de Russie, Rosstat.

Fidèle à son mandat, la BdR fait prévaloir l’objectif de désinflation dans ses décisions de taux : contrairement aux choix passés, la poussée inflationniste de l’automne est atténuée par les chiffres de novembre, à 6,64% annuels en g.a. L’inflation en mesure annualisée et ajustée des variations saisonnières a ainsi ralenti à 4,6% en moyenne sur le cumul octobre-novembre, contre 6,6% au 3e trimestre. L’inflation sous-jacente demeure toutefois obstinément à 4,3% en moyenne en octobre-novembre (contre 4,1% au T3), motivant de fait la prudence du régulateur. Ce dernier attribue ladite trajectoire d’inflation à la stabilisation du prix de biens volatils – fruits et légumes, carburant. Tout l’enjeu de la présente décision de taux est de savoir si cette désinflation est véritablement pérenne, plusieurs risques inflationnistes demeurant.

Figure 2. Evolution de l’inflation annuelle (%) et de ses principales contributions (p.p.).

Graphique

Source : Banque de Russie, Rosstat.

Figure 3. Hausse mensuelle des prix corrigée des variations saisonnières, %

Graphique

Source : Banque de Russie.

Figure 4. Inflation en mesure annualisée et ajustée des variations saisonnières, %

Graphique

Source : Banque de Russie.

En effet, l’inflation annuelle au 15 décembre s’établit à 5,8%, poursuivant sa trajectoire baissière depuis avril 2025. Pour autant, la BdR se départ de tout abaissement trop rapide qui serait un « double coup » pour l’économie russe ; si les milieux d’affaires déplorent une décrue de l’activité, la Banque qualifie plutôt cette dernière de « retour à une trajectoire de croissance équilibrée » et envisage une sortie de la surchauffe des deux années passées au 1er semestre 2026. Les prévisions de moyen terme restent donc valables avec 6,5-7% attendus en fin d’année 2025, bien que la cible d’inflation reste atteignable en 2027 pour le régulateur. E. Nabiullina affirme en outre que seule la désinflation de novembre a motivé l’abaissement de 50 p.d.b., d’autres conditions mélioratives n’étant pas réunies. Comme à l’accoutumée, les pressions inflationnistes excèdent les autres, tenant principalement en (i) des anticipations d’inflation élevées, à 13,7% en décembre (contre 13,3% en novembre, certes avec un effet saisonnier en fin d’année) et (ii) un crédit entreprise encore vivace. La Banque est particulièrement attentive aux anticipations d’inflation, qu’elle juge quasiment performatives, liées à la dégradation de la conjoncture extérieure, et pesant sur les décisions d’achat comme sur l’attractivité du taux directeur. Nonobstant ces risques, le régulateur considère que la désinflation devrait se poursuivre, même après le relèvement de la TVA en 2026, grâce à une politique monétaire rigoureuse – ne laissant présager une baisse substantielle du taux directeur pas avant le 2e semestre 2026.

Figure 5. Perception de l’évolution des prix par les ménages

Graphique

Source : Banque de Russie, Rosstat.

Inévitablement, la hausse de la TVA de 20 à 22% à compter du 1er janvier 2026 occupe tous les esprits et les futures décisions de taux. S’il est indéniable qu’elle engendrera (voire influe déjà les attentes de prix fin 2025) une poussée inflationniste au 1er trimestre 2026 (chiffrée à +0,8% par la Banque), le régulateur projette son assimilation rapide et maîtrisable par la politique monétaire restrictive, à la différence d’un expansionnisme budgétaire. Elle serait de surcroît, à en croire la présidence russe, temporaire (voir le « Bilan de l’année » de V. Poutine). Le triennal 2026-2028 promulgué fin novembre, promettant un respect de la règle budgétaire et un solde structurel primaire à l’équilibre, signale un réalignement du dosage macroéconomique bienvenu pour la BdR, car à effet désinflationniste. L’indexation des tarifs réglementés et la revalorisation des salaires, plus modérée, seraient également absorbées début 2026 sans faire obstacle à la désinflation, moyennant le maintien d’une politique monétaire restrictive.

Le signal du Conseil des gouverneurs de cette dernière décision de l’année reste « neutre », l’ampleur de l’assouplissement des conditions monétaires dépendant de la durabilité du phénomène désinflationniste et de la dynamique des anticipations d’inflation. Même en cas de « pause » du taux directeur en 2026 pouvant susciter une autre déception, la BdR assure qu’une telle décision ne résultera pas d’une dépendance de sentier mais bien du suivi continu de l’état de l’économie russe, qui malgré sa reconfiguration à venir (recul de l’impulsion budgétaire, ralentissement de la croissance, hausse de la fiscalité) n’appelle pas d’emblée un relâchement de la politique monétaire. Pour l’heure, E. Nabiullina en revendique la dureté à dessein, filant sa métaphore du « marathon » de longue haleine vers une désinflation pérenne. La posture du régulateur reste, sans surprise, inchangée : la transformation structurelle de l’économie russe requiert un arbitrage faisant primer la stabilité des prix, ce qui ne contredit pas pour autant les objectifs de croissance.

Tableau 1. Dernières prévisions macro-économiques de la Banque de Russie 

Tableau

Source : Banque de Russie.