Indicateurs et Conjoncture

La crise du covid-19 est intervenue dans un contexte économique déjà fragilisé

La Tunisie est entrée dans la crise sanitaire déjà très fragilisée, handicapée par de nombreux obstacles structurels, que l’instabilité politique depuis la révolution n’a pas permis de lever. Le taux de croissance annuel moyen est passé de 4,3% pendant les années 2000 à 1,7% durant la décennie 2010, le déficit courant d’une fourchette de 2 à 6% du PIB à une fourchette de 8-11%. Le recul de la productivité et de l’investissement, de 25,4 à 17,8% du PIB entre 2010 et 2019, a affaibli le potentiel de croissance et la compétitivité de la Tunisie, fragilisant ses équilibres extérieurs. L’économie reste très dépendante de la consommation des ménages (73% du PIB), peu diversifiée et exposée aux aléas cycliques des secteurs agricole (9% du PIB) ou touristiques (5% du PIB, mais jusqu’à 14% du PIB de manière indirecte). L’importance d’une administration pléthorique et d’opérateurs publics non performants constitue de puissants freins à l’investissement et au développement d’une industrie compétitive. La dégradation de la situation d’une centaine d’entreprises publiques représentant plus de 10% du PIB et 100 000 emplois s’avère particulièrement préoccupante.

Après une récession historique, le rythme de reprise actuel ne permettrait pas un retour au niveau d’activité d’avant crise avant 2024. Le taux de croissance du PIB tunisien a atteint 3,1% en 2021 selon l’INS, après une chute de 8,7% en 2020. La reprise a été freinée en 2021 par la poursuite de restrictions imposées par la crise sanitaire. Les taux d’investissement et d’épargne bruts déjà jugés insuffisants, se sont effondrés respectivement à 10,8% du PIB et 4% du PIB en 2020. Depuis lors, l’instabilité politique et les besoins de financements élevés de la Tunisie obèrent les perspectives économiques : les dernières projections de croissance 2022 s’établissent à 2,6% selon la Banque Centrale de Tunisie. Si le secteur industriel profite quelque peu de la reprise européenne, que la production de phosphate repart et que la production pétrolière bénéficie de l’exploitation de nouveaux sites, les services continuent de pâtir des conséquences de la crise sanitaire. Le secteur agricole, résilient en 2020, a lui aussi connu de mauvaises performances en 2021, avec une baisse de ses exportations tout au long de l’année. La crise russo-ukrainienne obère encore un peu plus les perspectives de croissance (perte de pouvoir d’achat, ralentissement de la demande européenne, tarissement du tourisme russe…).

Evolution du PIB trimestriel aux prix de l'année précédente

Les pressions inflationnistes refont surface, tandis que la dégradation de la situation sociale et de l’emploi entretient les tensions. De 4,9% fin 2020, l’inflation est remontée à 6,7% en janvier 2022, alimentée à la fois par les tensions sur les prix mondiaux et l’évolution de prix administrés et touchant plus particulièrement les prix alimentaires. Les pressions inflationnistes sont également renforcées par la crise russo-ukrainienne via la hausse des cours internationaux de l’énergie et de produits agricoles largement importés. Les indicateurs sociaux se sont fortement dégradés pendant la crise et les obstacles à l’emploi se sont accrus, alimentant les frustrations : le taux de pauvreté est passé de 14 à 21% en un an et le taux de chômage atteint 18,4% de la population active, le plus haut taux de chômage observé depuis 2011, avec un taux de plus de 42% chez les jeunes. Témoignant de la dégradation de la situation sociale, les manifestations pour les revendications salariales et l’emploi se sont multipliées depuis 2020 en particulier dans le sud et l’intérieur de la Tunisie fortement touchées par la précarité.

L’actuelle résilience du secteur bancaire parait rassurante, mais l’incertitude reste de mise sur l’ampleur du choc à venir et la capacité du secteur à y faire face. Le secteur bancaire a pu amortir le choc de la crise grâce aux mesures d’assouplissement de la Banque centrale (BCT) : abaissement des taux directeurs de 7,75 à 6,25% et report d’échéances de crédit en particulier, prolongé jusqu’en septembre 2021. Les derniers stress tests effectués par la BCT témoigneraient d’une bonne résilience des ratios de solvabilité en cas de choc. La situation reste cependant incertaine. L’inquiétude concerne l’exposition des banques au risque souverain et aux entreprises publiques, dont les difficultés de trésorerie s’accroissent et dont l’encours de crédits atteint 17% du PIB.

Si le déficit courant s’est récemment réduit, les inquiétudes persistent sur les capacités de la Tunisie à le financer. La résorption du déficit courant de 8,4 à 6,8% du PIB en 2020 était purement conjoncturelle, en lien avec la baisse des échanges commerciaux et donc la diminution du déficit commercial en période de crise économique. La poursuite de sa résorption en 2021 (5,4% du PIB sur 11 mois, contre 5,9% sur 11 mois en 2020) grâce à la hausse des transferts de la diaspora et dans une moindre mesure d’une légère reprise des recettes touristiques, masque une nouvelle dégradation du déficit des échanges de biens. Le déficit courant devrait de nouveau se creuser cette année pour atteindre 7 à 7,5% du PIB, aggravé par les conséquences de la crise sanitaire sur les échanges (perturbation sur l’appareil exportateur, pénuries et renchérissement des importations). Les risques pour les équilibres externes restent élevés. L’attractivité du pays continue de décliner et les entrées de capitaux ont considérablement diminué en raison de la baisse des prêts étrangers et des IDE. Les réserves en devises, qui ont atteint un pic de 23 Md TND (8,2 Md USD) soit 162 jours d’importations fin 2020, sont depuis orientées à la baisse pour s’établir à 131 jours (8 Md USD) fin janvier 2022.

La crise met les comptes publics sous pression

La crise a entrainé un dérapage budgétaire sans précédent. Le déficit a explosé de 3,4% du PIB en 2019 à 9,6% du PIB en 2020, avec un impact budgétaire des mesures discrétionnaires de réponse à la crise estimé à 2,3% du PIB (report de paiement d’impôts, aides aux entreprises et aux plus démunis, dépenses de santé supplémentaires). La dernière LFR 2021 a réévalué le déficit budgétaire de 6,6% à 8,3% du PIB pour 2021 (de 5,9% à 7,8% dons inclus). La relative réévaluation à la hausse des recettes fiscales ne compensent pas celle des dépenses tirées par la masse salariale et les dépenses de subventions dans un contexte de hausse des cours du pétrole et de denrées alimentaires. Le déficit budgétaire de 6,7% retenu dans la LF 2022 parait déjà sous-estimé compte tenu de l’impact attendu de la hausse des cours internationaux sur le système de subventions. La masse salariale a explosé à un rythme annuel moyen de près de +12% entre 2010 et 2020. Si le rythme de croissance ralentit à 6% en 2021 et dans la LFI 2022, elle atteint désormais 15,9% du PIB en 2021. Les transferts et subventions atteignent 10,3% du PIB en 2021. La dégradation de la situation des entreprises publiques, fait également peser des risques de plus en plus inquiétants sur les finances publiques. Les transferts aux entreprises publiques seraient passés de 7,5% du PIB en 2019 à 8,9% en 2020, principalement dans les transports, l’énergie et l’agroalimentaire auxquels sont fixés des objectifs sociaux.

La trajectoire d’endettement est désormais jugée insoutenable sans réformes. La dette publique est passée de 74,2% du PIB en 2019 à 89,7% en 2020 et devrait atteindre 90,2% en 2021 selon le FMI. Elle ne comprend pas l’endettement des entreprises publiques, qui atteindrait en sus 40% du PIB, dont plus de 15% du PIB serait garanti par l’Etat. Le FMI a conclu à l’issue de l’article IV de février 2021 que la trajectoire de la dette est insoutenable à moins que les autorités n’adoptent un programme de réformes structurelles fort et crédible. Moody’s a abaissé la notation de la Tunisie à Caa1 en octobre 2021 et Fitch Ratings l’a abaissée à CCC en mars 2022.

En l’absence de programme FMI, et compte tenu des craintes croissantes sur la soutenabilité de sa dette, la Tunisie fait face à de très grandes difficultés pour emprunter et financer ses besoins. Les besoins de financements par emprunt ont doublé de 10 à 20 Md TND en 2020 et perdurent à ce niveau très élevé : 20,3 Md TND (6,2 Md EUR) en 2021 selon la dernière LFR et encore 20 Md TND prévus dans la LFI 2022. La crise russo-ukrainienne devrait encore accroitre les besoins au-delà de ce niveau pour soutenir le système de prix subventionnés de produits de base. Le recours aux emprunts domestiques en 2021 a sûrement été supérieur aux 8,1 Md de TND prévus par la LFR, pourtant déjà fortement réévalués, compte tenu des difficultés de l’Etat à obtenir les financements extérieurs (12,2 Md TND prévus dans la LFR 2021 soit 3,7 Md EUR) : on estimait encore en fin d’année 2021 le besoin d’emprunt de l’Etat à environ 3 Md EUR, dont 2 à l’extérieur. Les besoins de financement extérieur restent en grande partie tributaires de la conclusion d’un accord avec le FMI, de garanties de respect de l’Etat de droit et/ou de garantie de mise en œuvre de réformes structurelles. Seule l’Algérie a consenti un prêt de 300 MUSD en fin d’année pour aider la Tunisie à pallier à ses besoins. En l’absence d’accès aux financements extérieurs, les recours à la banque centrale se multiplient. Après un financement direct exceptionnel de 2,8 Md TND fin 2020, elle a accepté d’assurer un financement indirect du budget en 2021 (rachat d’émission obligataire à 3 mois sur le marché secondaire) pour permettre le remboursement de deux échéances d’eurobonds d’1Md USD. Le recours massif aux emprunts extérieurs prévu en 2022, à hauteur de 12,7 Md TND (3,9 Md EUR), pour couvrir près des deux tiers des besoins de financements annuels rend impérative la conclusion d’un programme avec le FMI.

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