Nairobi est considérée comme le hub numérique d’Afrique de l’est, et l’une des capitales les plus dynamiques dans le domaine de l’innovation sur le continent, aux côtés de Lagos et de Cape Town. Ce positionnement s’explique d’abord par des success stories historiques à l’image de MPesa, pionner dans le secteur des transferts monétaires via la téléphonie mobile. Chaque seconde, environ 900 transactions sont réalisées par ce moyen au Kenya, qui voit transiter 68 % des transactions monétaires du pays. Plus largement, le Kenya dispose d’un véritable écosystème de start-ups : on compte 108 incubateurs dans la seule ville de Nairobi. Les jeunes entrepreneurs sont en effet à l’avant-garde de cette mutation. La majorité cherche à mettre en place des solutions tech qui capitalisent sur les multiples défis du pays et sur les opportunités qui en découlent. Les retombées, notamment économiques, sont toutefois à modérer. L’écosystème start-up peine à se structurer et beaucoup d’entrepreneurs, fau

Nairobi est considérée comme le hub numérique d’Afrique de l’est, et l’une des capitales les plus dynamiques dans le domaine de l’innovation sur le continent, aux côtés de Lagos et de Cape Town. Ce positionnement s’explique d’abord par des success stories historiques à l’image de MPesa, pionner dans le secteur des transferts monétaires via la téléphonie mobile. Chaque seconde, environ 900 transactions sont réalisées par ce moyen au Kenya, qui voit transiter 68 % des transactions monétaires du pays. Plus largement, le Kenya dispose d’un véritable écosystème de start-ups : on compte 108 incubateurs dans la seule ville de Nairobi. Les jeunes entrepreneurs sont en effet à l’avant-garde de cette mutation. La majorité cherche à mettre en place des solutions tech qui capitalisent sur les multiples défis du pays et sur les opportunités qui en découlent. Les retombées, notamment économiques, sont toutefois à modérer. L’écosystème start-up peine à se structurer et beaucoup d’entrepreneurs, faute de financement, sont contraints d’abandonner leur projet. En ce sens, l’arrivée récente de nouveaux acteurs du financement comme les fonds de venture capital ou les business angels devrait permettre d’accompagner davantage ces jeunes pousses dans leur croissance.  

 

1. Les soutiens public et privé apportés au développement du numérique au Kenya ont favorisé l’apparition de la Silicon Savannah

L’écosystème Tech kenyan représente aujourd’hui le deuxième marché le plus attractif d’Afrique en termes d’investissement en capital-risque dans les startups. Le Kenya totalise 26% des fonds investis, soit 147 MUSD, derrière l’Afrique du Sud et devant le Nigéria[1]. Le profil des investisseurs intéressés par le segment est diversifié : fonds spécifiques soutenus par des bailleurs (TLcom, GreyElephant, Savannah Fund, etc.), business angel américains et dans une moindre mesure, européens. Les géants américains du numérique (IBM, Oracle, Facebook, Google, etc.) ont fortement soutenu le secteur : Facebook et Google mais également Samsung ont investi dans I-Hub, le principal incubateur kényan, tandis que les deux premiers développent des « data centers » à vocation continentale au Kenya. Un phénomène de bulle pourrait à terme apparaître, si l’appréciation des performances futures des jeunes entreprises devait se révéler excessive, d’autant plus que l’engouement des investisseurs pour le segment créé une surévaluation de la valeur des entreprises investies.

Dans ce contexte, des plateformes de mise en relation entre les start-up et les investisseurs émergent, qui rapprochent les investisseurs et les entrepreneurs (VC4A[2], AlliedCrowds, etc.) directement ou par l’organisation de concours (Demo Africa). Certaines proposent même aux investisseurs de réduire le risque induit en s’acquittant d’une partie des diligences élémentaires (Lelapafund). Ces plateformes s’adressent aux investisseurs privés qui ciblent des portefeuilles panafricains mais aussi aux bailleurs de fonds qui cherchent à structurer davantage l’écosystème local. Au Kenya, le programme le plus abouti est sans conteste Make IT in Africa, lancé à l’initiative du GIZ qui accompagne des startups dans la formulation de leur business model et les mettent en relations avec de potentiel investisseurs.

L’Etat renforce les infrastructures du pays pour soutenir l’économie numérique. Le soutien politique apporté au développement du secteur s’est avéré décisif ; il vise à faire émerger des champions nationaux et se traduit par l’inscription de l’économie numérique dans la stratégie de développement du pays. Le Kenya a libéralisé son secteur des télécommunications au début des années 2000, ce qui a favorisé l’émergence de Safaricom comme un champion africain. La puissance publique a également fortement soutenu le développement des infrastructures de fibre optique, l’optimisation des plateformes mobiles, le développement des contenus locaux ainsi que la formation. Ce soutien s’est traduit plus par la mise en place de cadres réglementaires favorables à l’initiative privée que par des investissements publics.

L’ouverture des données publiques a été également une étape très importante. En 2011, le Kenya a développé le Kenya Open Data Initiative, un portail destiné à agréger des données pour soutenir le développement des start-ups. Aujourd’hui, le gouvernement kenyan poursuit ses efforts pour intégrer technologies numériques dans les services publics (iTax portal).

L’État soutient enfin le projet de Technopole de Konza City qui permettra de soutenir le secteur de l’économie numérique et de l’innovation en attirant des entrepreneurs et des investisseurs internationaux à la recherche de sous-traitants qualifiés. Un partenariat a été signé début juin 2016 avec la Corée du sud pour le développement d’un centre de recherche à Konza City, en partenariat avec le Korean Advanced Institute of Science and Technology (KAIST) et l’industriel Samsung.

D'autres facteurs, tels que les investissements dans la recherche et le capital de démarrage pour les entreprises sociales ont propulsé les projets numériques. La recherche kenyane se concentre sur le lien entre la transformation numérique et l’accélération de la croissance économique. Le centre d’excellence Oracle de l’Université Strathmore de Nairobi, plus connu sous l’acronyme iLabAfrica, créé en 2014, abrite quatre laboratoires de recherche et d’innovation, des espaces de travail ouverts et l’incubateur iBizAfrica qui comporte un fond d’investissement. Par ailleurs, IBM a implanté en 2013 un centre de recherche dédié à l’Afrique, l’IBM Research–Africa, au sein de l’Université Catholique de Nairobi, qui travaille essentiellement sur l’exploitation des données de masse dans le contexte africain.

 

2. Une nébuleuse de start-ups dynamiques, qui peine à se structurer

Impulsé par la création du modèle MPesa, la révolution numérique est largement dominée par le mobile. Les développeurs conçoivent des produits en se plaçant d’abord dans l’optique mobile. 99 % des internautes kenyans, soit environ 16 millions de personnes, se servent d’un mobile ou d’une tablette pour consulter Internet, et non d’un ordinateur. Le secteur financier a été bouleversé par le lancement en 2007 de la plateforme de transfert d’argent mobile MPesa[3]. Dans un pays où l’accès aux banques et au crédit faisait largement défaut, le taux d’exclusion financière totale[4] est passé de 38,4 % de la population en 2006 à 17,4 % en 2016, ce qui signifie que 5 millions de personnes supplémentaires ont eu accès à des services financiers de base. Aujourd’hui, près de 19 millions de Kényans font un usage régulier de M-Pesa soit près de 70 % de la population adulte. Safaricom, dont la croissance est principalement tirée par M-Pesa, est aujourd’hui le plus gros contribuable du pays avec 215 MUSD d’impôts pour l’année budgétaire 2016/2017[5].

Elle correspond à une approche de l’innovation numérique comme le moyen de répondre aux défis du développement. Le fort taux d’inactivité des jeunes, la pauvreté, le manque d’infrastructures technologiques, ou encore les aléas politiques, ont favorisé la créativité en soutenant les innovations de rupture qui répondent aux besoins, avec des solutions adaptées au contexte. Parmi les exemples-phare, on peut citer des plateformes numériques telles que Twiga Food, véritable marché de gros numérique pour les produits agricoles, M-Farm qui partage des informations de marché avec des agriculteurs via SMS ; Ma3Route qui partage des informations crowd-sourcées[6] sur l’état du trafic à ses utilisateurs, ou encore M-Kopa, qui propose des kits solaires remboursables via MPesa.

L’application de la technologie MPesa à des fins de collecte fiscale répond pour sa part aux enjeux de mobilisation des ressources domestiques. M-Pesa dispose ainsi d’un partenariat avec I-Tax, une plateforme créée en 2014 par le fisc kényan pour faciliter le paiement des impôts ; en 2017, 54 % des contribuables kényans soit 5,8 millions d’individus sont enregistrés sur cette plateforme et peuvent donc s’acquitter de leurs impôts par M-Pesa. La mobilisation des ressources financières du pays a pris une nouvelle dimension en 2016, avec le lancement fin mars de M-Akiba, plateforme numérique de souscription des bons du Trésor, là encore dérivée de M-Pesa[7]

Dans ce contexte, le Kenya a multiplié les espaces dédiés à l’innovation, les espaces de travail partagés, les accélérateurs et incubateurs. Ceux-ci catalysent l’innovation, la créativité et l’entrepreneuriat. Les espaces de co-working, tel Nairobi Garage, les fab lab, comme Gear Box ou encore les accélérateurs comme Nailab se sont développés très rapidement à Nairobi, avec le soutien de grands sponsors, bailleurs de fonds ou grands groupes de l’économie numérique. I-Hub est assurément le modèle le plus réussi et l’exemple le plus connu. En 2014, il a été classé premier au palmarès des dix entreprises les plus novatrices d’Afrique[8].

Malgré la structuration d’un véritable écosystème, les success story sont encore rares. Alors que Nairobi compte déjà plus de cent structures d’accompagnement des startups, les réussites sont encore rares. Ce paradoxe apparent s’explique par la forte segmentation de l’écosystème, les start-ups étant souvent isolées et déconnectée des principaux soutiens, et l’absence de filets sociaux conduit souvent les jeunes entrepreneurs à abandonner rapidement leurs projet. Mais la principale faiblesse réside dans la connexion insuffisante de l’écosystème Tech kenyan avec l’économie et les grandes entreprises du pays. Rares sont les entreprises kenyanes qui soutiennent l’essor des startups - Safaricom étant l’exception – dont le modèle d’innovation de rupture est encore éloigné des préoccupations des grands patrons kenyans. Cette distance avec l’économie génère une forte vulnérabilité de l’écosystème qui se développe en grande partie grâce aux financements des bailleurs et des entreprises étrangères – américaines notamment – et dont la pérennité est conditionnée au maintien de ces appuis.  

 

Les entreprises françaises regardent le secteur du numérique kenyan avec un intérêt grandissant. En témoigne la fondation d’une communauté French Tech à Nairobi en juin 2017, dont l’ambition est de promouvoir l’attractivité de la France auprès des entrepreneurs du Kenya. Une startup kenyane, Weza Interactive Entertainment, a d’ailleurs été sélectionnée par le French Tech Ticket 2017, et a bénéficié de douze mois d’incubation à Lille (Plaine Image).

Avec près de 1% du PIB consacré à la recherche et au soutien de l’innovation, le Kenya est devenu l’une des principales plateformes africaines dans le domaine de l’économie numérique. Mais il doit encore relever le défi d’une meilleure insertion de l’écosystème des startups dans l’économie du pays.



[1] Partech Analysis 2018. Etude menée sur les transactions comprises entre 200 000 USD et 100 MUSD.

[2] Plus de 10 000 startups ont été recensées dans toute l’Afrique par VC4A

[3] MPesa permet aux particuliers d’envoyer, recevoir ou transférer de l’argent à un tiers, d’acheter des biens de consommation, de collecter des fonds et d’effectuer des prêts sociaux. Pesa signifie « argent" en swahili.

[4] i.e. le pourcentage d’adultes qui n’ont accès ni aux services financiers formels, ni aux services informels

[5] En tenant compte des dividendes versées par Safaricom à son actionnaire, l’Etat a donc perçu 592 MUSD, soit environ 5 % des recettes fiscales.

[6] Collecte d’information sur un modèle participatif, son analyse et sa distribution.

[7] Deux émissions test ont été réalisées, l’une de 1,5 MUSD et l’autre de 9,7 MUSD.

[8] The World’s 50 most innovative companies 2014, Fast Company, 2014