Conjoncture économique

La reprise entamée au deuxième semestre 2016 s’est poursuivie sans à-coup en 2017

La mauvaise conjoncture de 2015-2016 oubliée, la croissance du PIB taïwanais est revenue par paliers à un niveau satisfaisant, pour atteindre 2,86% sur l’année 2017, au-delà des prévisions officielles de l’automne.

L’apport du commerce extérieur a été déterminant (2,03 pb), avec une importante progression des exportations (+13,2%) comme des importations (+12,6%) en raison de la faible base de comparaison. La consommation privée a connu le même niveau de progression modéré qu’en 2016 (+2,3%) et contribué de la même manière (1,23 pb) ; à l’inverse, les dépenses publiques en baisse (-1,1%) ont contribué négativement (-0,15 pb) et les investissements ont été strictement atones.

Avec une inflation particulièrement faible (0,62%), cette légère embellie économique a profité à l’emploi (le taux de chômage a baissé de 3,92% à 3,76%) ainsi que, modestement, aux salaires et à la consommation (voir plus bas) ; mais elle a surtout profité aux grandes entreprises, et l’indice principal de la bourse de Taipei (Taiwan Stock Exchange Capitalization Weighted Stock Index ou TAIEX) a affiché une belle progression tout au long de l’année, dépassant les 10.000 en juin et atteignant des niveaux historiques (11.000) début 2018.

Le dollar taïwanais a continué à se renforcer au cours de l’année par rapport au dollar US (passant de 1:32 à 1:30) ; il est en revanche demeuré à peu près stable par rapport au RMB (1:4,6) et s’est ré-affaibli par rapport à l’euro au premier semestre  (1:33,5 à 1:35,5), tout en restant à un niveau élevé par rapport à la décennie passée.

Cette dynamique portée par le commerce extérieur pourrait se prolonger en 2018

La croissance des exportations de bien a été générale et soutenue toute l’année (entre 10% et 18% de croissance chaque trimestre). Portées par la reprise chinoise (+16% d’exportations vers la Chine et Hong Kong), les exportations ont également cru vers tous les autres grands clients (ASEAN +14%, Japon +6%, US +10%, Europe +11%) et dans la plupart des grands secteurs (électronique +16%, télécoms +13%, métallurgie +18%, machinerie +21%...). Les industries taïwanaises étant très intégrées sur les chaines de valeur, le même phénomène s’observe sur les importations (notamment de Chine, d’ASEAN et du Moyen-Orient).

Cette dynamique pourrait se prolonger sur 2018 : malgré un dollar taïwanais élevé, les commandes à l’export enregistrent toujours une belle progression en glissement annuel (+20% en janvier après +17% en décembre, soit le dix-huitième mois consécutif de hausse), appréciable sur toutes les destinations. En outre, les indicateurs de production industrielle sont au vert – l’indice PMI du secteur manufacturier a enregistré son 23e mois consécutif de performance positive en janvier, à 59,0, tiré notamment par le secteur électronique et optique, mais tous les composants affichent des résultats au-dessus de 55[1], et les entreprises se montrent optimistes sur l’évolution à 6 mois. Le ratio de production extérieure[2] a également continué son léger repli en 2017 et s’établit en moyenne à 53,2% (54,2% en 2016, 55,1% en 2015). Au total, le Ministère de l’économie (MOEA) anticipe pour 2018, de manière prudente, une croissance des exportations de biens et services de 4,5%.

La consommation privée, modeste au premier semestre, s’est quelque peu redressée en fin d’année (+2,9% au 4e trimestre), pour finir à +2,32% sur l’année, un niveau homogène avec les évolutions des cinq dernières années. Avec une inflation très faible, les ventes au détail ont progressé de 1,2% sur l’année, les ventes alimentaires de 2,9% et les ventes en gros de 5,0%. L’indice de confiance des ménages[3] est remonté tout au long de l’année, et surtout au second semestre, et approche aujourd’hui les sommets atteints mi-2015 (87,4 en février 2018). La relative faiblesse de la consommation peut être reliée au niveau toujours modeste des salaires dans l’industrie et des services, malgré une progression cette année de 2,5% (49.989 NT$)[4], que le gouvernement tente désormais de stimuler. Ainsi, au 1er janvier, les salaires de l’ensemble des agents publics ont été augmentés de 3%, et le salaire minimum pour le secteur privé a été relevé une nouvelle fois de 5% (à 22.000 NTD/mois, soit 611 €), tandis que la présidente a évoqué à plusieurs reprises son « rêve » d’un salaire minimum de 30.000 NTD à terme. Il reste à voir dans quelle mesure ce mot d’ordre sera suivi par l’industrie, en l’absence de mesure contraignante ou même incitative ; selon de récents sondages, entre 55% et 80% des employeurs envisagent d’augmenter les salaires en 2018 (entre +3,7% et +4,7% en moyenne). Quoiqu’il en soit, le MOEA prévoit une croissance plutôt optimiste de la consommation de 2,45% en 2018.

Le marché du travail reste en bonne santé: le taux de chômage, déjà bas, a continué sa tendance baissière et atteint 3,66% en décembre, revenant au niveau des années 2000. Le nombre de personnes en situation d’emploi poursuit sa tendance régulière à la hausse, atteignant 11,4 millions en décembre (+0,8%). Les créations nettes d’emploi (90.000 de décembre à décembre) se trouvent surtout dans les services (+68.000, soit +1%) mais aussi dans l’industrie (+21.000 soit +0,5%, essentiellement dans le secteur manufacturier).  Début 2018, les entreprises se montrent très optimistes sur leurs prévisions d’embauche à court terme[5], malgré les impacts de la récente réforme du temps de travail, encore contestée par plusieurs secteurs.

Les investissements sont demeurés regrettablement stables. L’investissement privé – 82% du total – fléchit légèrement (-1%) après quatre années de croissance, tiré vers le bas par une baisse de 9% des investissements dans les machines et équipements qui en représentent plus du tiers[6]. Ce fléchissement est compensé presque exactement par une forte et peu fréquente dynamique des investissements publics (+18%, essentiellement dans la construction). En 2018, le MOEA anticipe une croissance de 4,5% des investissements, espérant qu’ils soient soutenus notamment par le début de la mise en œuvre du Plan de développement des infrastructures d’avenir promulgué en juillet 2017, même si ce plan n’a pas été conçu comme un soutien à la croissance à court terme[7].

A noter enfin que le secteur du tourisme a dans son ensemble résisté aux mesures de restriction appliquées en Chine continentale, le nombre de visiteurs à Taïwan (10,7 millions, +0,4%) battant le record établi l’an dernier malgré le plein effet de ces mesures, au final plus que compensées par la croissance encourageante des visiteurs en provenance de toutes les autres destinations[8], et notamment de l’Asie du sud-est, objet de mesures d’attractivité dédiées.

Au total, le MOEA a rehaussé sa prévision de croissance pour 2018 à 2,42%, en ligne avec les principaux instituts ; l’inflation resterait toujours modérée (1,2%).

A moyen terme, l’économie taïwanaise reste fragile et confrontée à de sérieux défis

L’importance du commerce extérieur inter-détroit, régional et international dans le « moteur » économique taïwanais est naturellement source d’incertitudes dans le contexte actuel. Un enjeu majeur pour Taïwan est celui de la diversification des partenariats géographiques afin d’atténuer sa grande dépendance à l’économie chinoise (41% des exportations et 20% des importations taïwanaises en 2017). Toutefois, la New Southbound Policy et les autres actions engagées par le gouvernement envers les grands partenaires bilatéraux, ou pour rejoindre des traités plurilatéraux, peinent à déboucher sur des résultats, en raison de nombreux freins internes et externes, et le pessimisme est plutôt de mise, du moins à court terme.

Sur le plan domestique, le gouvernement doit apporter des réponses au problème des salaires (cf. plus haut) ainsi qu’à de nombreux enjeux économiques et sociaux tels que l’équilibre énergétique, la prise en charge du vieillissement, les inégalités ou encore l’accès au logement des jeunes. Des projets de réformes sont en discussion sur la plupart de ces sujets, sans être suffisamment avancés pour juger de leurs conséquences ; s’agissant de l’énergie, secteur sur lequel de grands efforts sont déployés, la sortie rapide du nucléaire souhaitée par le gouvernement se heurte au rythme de déploiement de capacités alternatives de production (renouvelables et centrale à gaz), dans un contexte de très faibles marges de sécurité du réseau électrique.

Enfin, un enjeu fondamental pour l’industrie taïwanaise est celui de la montée en gamme technologique vers plus d’innovation et de valeur ajoutée : de plus en plus concurrencé par la red supply chain chinoise et menacé jusque sur ses secteurs de prédilection (semiconducteurs), Taïwan doit impérativement trouver des relais de croissance en investissant sur l’innovation et les industries du futur. Pour cela, le gouvernement a mis en œuvre dès son arrivée au pouvoir un « Plan de transformation industriel 5+2 »[9] et lancé plusieurs initiatives de soutien à l’innovation : mise en place de fonds d’investissements public-privé dédiés, développement des écosystèmes de start-ups, mesures pour attirer les talents et investisseurs étrangers, etc. Il reste toutefois difficile de prédire à ce stade le résultat de ces efforts, qui se heurtent à diverses barrières y compris culturelles.

Un des enjeux sous-jacents est celui de la fuite des cerveaux, problème particulièrement aigu à Taïwan, et renforcé récemment par l’ardeur déployée par la Chine continentale pour attirer les jeunes et les talents taïwanais, conformément aux orientations du XIIIe Plan quinquennal[10] et alors que la Chine constitue déjà un attracteur naturel pour les taïwanais pour des raisons culturelles comme économiques. Plus de cinquante lieux d’innovation spécialement orientés auraient été installées en Chine depuis 2015, et le bureau chinois des affaires taïwanaises a annoncé, le 28 février dernier, 31 mesures incitatives incluant des incitations fiscales et des souplesses réglementaires pour les talents taïwanais qui viendraient s’installer. Si les avis divergent sur les impacts à attendre de ces mesures, les pouvoirs publics et les médias taïwanais ont en tous les cas vivement réagi, et des contre-mesures commencent à être annoncées. La situation méritera d’être suivie avec attention. 



[1] Source de ces données et des suivantes: NDC report

[2] Overseas production ratio – source MOEA

[3] Consumer confidence index estimé par le Research Center for Taiwan Economic Development de la NCU

[4] Revenu total mensuel moyen en 2017 (yc heures supplémentaires), source DGBAS

[5] Selon l’enquête mondiale réalisée par le cabinet Manpower, les employeurs taïwanais rapportent la perspective d’embauches la plus optimiste des 43 pays étudiés, avec une croissance de 25% anticipée au T1 2018 (ajustée des variations saisonnières).

[6] Les investissements dans la construction (33%) sont stables, quand ceux dans la propriété intellectuelle (25%) et dans les transports (8%) progressent de 4% et 9% respectivement.

[7] Le Forward Looking Infrastructure Development Program représente une enveloppe de financements publics de 14 Md USD sur quatre ans (dont 3,5 Md USD pour 2018), répartie sur huit grands secteurs, les principaux (en termes d’enveloppe) étant les transports, le développement urbain et la gestion de l’eau. Il en est attendu un impact sur le PIB réel de 0,1pb par an.

[8] Les visiteurs en provenance de Chine continentale ont décru de 22% à 2,7 millions de visiteurs (désormais 25% du total). A l’inverse, les visiteurs en provenance du le Japon (1,9 m, +0,2%), d’Asie du sud-est (2,1m, +29%), de Hong Kong et Macao (1,7m, +5%), de Corée du sud (1,1m, +19%), ou encore des Etats-unis (0,6m, +7%) et d’Europe (0,3m, +10%) ont augmenté.

[9] Les 5+2 secteurs sont l’Internet des objets, les énergies vertes, les biotechnologies, les machines intelligentes et l’industrie de la défense, plus l’agriculture et l’économie circulaire. Suite aux protestations des industriels, d’autres secteurs sont venus s’ajouter, et on parle aujourd’hui de « 5+2+3 » (avec les semi-conducteurs, l’industrie numérique et les industries créatives).

[10] Cf. son chapitre 55, article 1 : l’objectif affiché est désormais de « stimuler l’intégration économique des deux rives ». La zone de libre-échange du Fujian est notamment envisagée comme le pilier d’une future ‘zone économique des deux rives’.

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