La situation économique et financière du Tadjikistan

Le Tadjikistan est le pays le plus pauvre de la CEI avec en 2019 un PIB nominal de 8,1 Mds USD et une population de 9,3 millions d’habitants (873 USD par habitant). Malgré un ralentissement marqué de l’activité en 2020 lié à la pandémie de Covid-19, l’économie tadjike a fait preuve d’une certaine résilience grâce en particulier aux exportations de matières premières et au soutien des bailleurs de fonds internationaux. Le développement du Tadjikistan demeure structurellement entravé par le manque de diversification de son économie, dépendante des transferts des résidents à l’étranger, un climat des affaires peu attractif et un secteur public prépondérant.
 

Une économie peu diversifiée et dépendante des transferts de revenus des résidents à l’étranger

  • Au sortir de la guerre civile de 1992-1997, le Tadjikistan s’est engagé dans une dynamique de rattrapage économique avec une croissance annuelle moyenne de 7,2% en 1997-2019 (7,5% en 2019, voir graphique 1). L’indice de développement humain s’élève à 0,656 et le classe au 125e rang mondial en 2019. Si le Tadjikistan est parvenu à réduire considérablement le taux de pauvreté de sa population, passé de plus de 90% en 2003 à 42,6% en 2019 (part de la population vivant avec moins de 5,5 USD par jour et par personne), il demeure le pays le plus pauvre de la zone CEI. L’expansion rapide de la population tadjike, qui est passée de 6,1 millions d’individus en 1999 à 9,3 millions en 2019 (+52%), constitue un défi économique de taille. 

Evolution du PIB par habitants du Tadjikistan, en dollar courants (1997-2019)

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  • L’économie tadjike est très dépendante des transferts de revenus de ses ressortissants travaillant à l’étranger. En 2019, ces transferts se sont élevés à 2,6 Mds USD, soit près de 33% du PIB tadjik, et proviennent principalement de Russie où 1,2 millions de citoyens tadjiks ont été recensés par les autorités russes en 2019 (13% de la population du Tadjikistan). Ils compensent le déficit commercial très important du pays – 2,2 Mds USD en 2019 soit 27,2% du PIB -, limitant le déficit du compte courant à 185 M USD en 2019 soit 2,3% du PIB. Le commerce extérieur tadjik repose essentiellement sur l’exportation de matières premières (or, aluminium, coton) et d’électricité, permises par le potentiel hydroélectrique considérable du pays, qui concentre 60% des réserves d’eau d’Asie centrale. La Russie demeure le principal partenaire commercial du Tadjikistan en 2019 (23,3%), suivie du Kazakhstan (21,2%) et de la Chine (14,6%). En 2019, les exportations ont progressé de 9,4% en g.a. à 1,2 Md USD et les importations ont progressé de 6,3% en g.a. à 3,4 Mds USD.
  • Le Tadjikistan est un pays enclavé et inégalement intégré aux flux économiques régionaux. En 2018, il était classé au 147e rang sur 167 de l’Indice de performance logistique de la Banque mondiale. Il ne réalisait en 2019 que 11,4% de son commerce extérieur avec ses trois voisins directs d’Asie centrale (Ouzbékistan, Kirghizstan, Afghanistan). Douchanbé n’est pas membre de l’Union économique eurasiatique mais évoque la possibilité de rejoindre cette organisation depuis 2015. Selon le ministère des Affaires étrangères tadjik, les autorités continuent d’étudier les avantages et inconvénients d’une éventuelle adhésion, notamment au regard de l’expérience de la Moldavie, qui est observateur au sein de l’organisation depuis 2018.
  • L’endettement public du pays constitue un sujet d’inquiétude récurrent. Si la dette publique a diminué à 43,1% du PIB en 2019, contre 47,8% en 2018, le Tadjikistan est dépendant de l’aide internationale pour son financement et peine à attirer les investisseurs étrangers. La reconstruction du barrage hydroélectrique de Rogoun, amorcée en 2016, exerce une pression considérable sur les finances publiques : son financement nécessiterait entre 4,5 et 5 Mds USD, soit plus de la moitié du PIB du Tadjikistan. L’achèvement de l’édifice est actuellement prévu en 2033. Le niveau élevé de dettes non-garanties des entreprises publiques Barqi Tojik, Tojiktransgaz et TALCO, qui représenteraient selon le FMI entre 10 et 16,5 points de PIB supplémentaires de dette publique « implicite »,  pose un risque additionnel pour la soutenabilité des finances publiques. Ainsi, pour le FMI, le risque de défaut sur la dette publique du Tadjikistan demeure élevé du fait de sa vulnérabilité à des chocs liés à ses exportations et à ses engagements extérieurs.
  • Dans ce contexte difficile, la Chine s’affirme comme un partenaire majeur. Elle détenait, fin 2019, 43% de la dette publique externe tadjike via la Banque d’exportation et d’importation de Chine, le reste étant composé essentiellement de prêts concessionnels des institutions financières internationales et des 500 M USD d’euro-obligations émises en 2017. Elle s’impose aussi comme le principal investisseur étranger dans le pays, étant à l’origine de 71% des 364 M USD de flux d’IDE entrants en 2019, loin devant la Russie (9%). Enfin, elle est un acteur essentiel du secteur minier tadjik : 80% de l’or extrait au Tadjikistan l’est par des entreprises sino-tadjikes, notamment « Zarafchon » détenue à 70% par le groupe chinois Zijin Mining.

Une bonne résistance de l’économie en 2020 malgré la pandémie 

  • Après avoir fermé les frontières tadjikes aux ressortissants d’une trentaine de pays en mars, les autorités tadjikes ont adopté des mesures sanitaires de lutte contre la pandémie à partir du 27 avril. Elles comprenaient notamment la mise en quarantaine des voyageurs, l’interdiction des rassemblements, la limitation des déplacements, la mise en vacances des écoliers et la fermeture des marchés. Les mesures de confinement, appliquées localement à l’initiative des autorités ou de la population, n’ont pas été étendues à l’ensemble du territoire. Au 16 décembre 2020, les autorités tadjikes recensaient 12 741 de contaminations et 88 décès liés à la Covid-19.
  • Le pays connaît un important ralentissement économique mais pourrait échapper à la récession en 2020. La croissance du PIB a ralenti à 3,5% en g.a. au 1er semestre 2020, contre 7,5% l’année précédente. Selon le FMI et la Banque mondiale, la croissance devrait s’établir à respectivement 1% et 1,6% sur l’ensemble de l’année 2020. Le ralentissement de l’activité a touché de nombreux secteurs, en particulier l’extraction minière (-1,8% en g.a.) et les services (-4,8% en g.a.). La croissance agricole (+8,2% au 1er semestre 2020 en g.a. contre +10,8% au 1er semestre 2019) et industrielle (+9,2% contre +12,5%) est restée dynamique en dépit d’un léger ralentissement.
  • Une partie importante de la population a été affectée par les conséquences de la pandémie. Les transferts de revenus, dont dépendent 70% des foyers tadjiks, ont diminué de 14,8% en g.a. au 1er semestre 2020 en raison des restrictions en vigueur sur le territoire russe. Selon la Banque asiatique de développement (BAD), cette diminution pourrait atteindre 35% sur l’année 2020, ce qui aggraverait significativement la situation socio-économique précaire du pays. Les ventes de détail ont diminué de 1,1% en g.a. au 1er semestre 2020. Le pic d’inflation observé en avril (+10,6% en g.a.), particulièrement marqué pour les produits alimentaires et les médicaments, a poussé le gouvernement à instaurer un contrôle du prix de ces biens. Cette hausse de l’inflation a été notamment entretenue par la dépréciation du somoni, qui a perdu 9% de sa valeur par rapport au dollar fin juin 2020 en g.a. Le taux d’inflation, mesuré à 8,5% en octobre en g.a., reste en moyenne supérieur à la cible d’inflation à 6% (±2 points) définie par la Banque nationale du Tadjikistan (NBT).
  • Le commerce extérieur tadjik a joué le rôle d’amortisseur. Au 1er semestre 2020, le déficit du solde extérieur des biens et services a diminué à 843,5 M USD (-13,9% en g.a). Les exportations ont progressé à 633,2 M USD (+6,9% en g.a) et les importations ont reculé à 1 476,7 M USD (- 6,1% en g.a.). Cette réduction du déficit est notamment corrélée à l’effet prix induit par la hausse du cours de l’or (+23% depuis le 1er janvier) et d’autres métaux précieux (argent) constituant la majeure partie des exportations tadjikes. Les cours de l’aluminium et du coton se sont également rétablis après avoir enregistré une forte baisse en mars-avril. Néanmoins, la diminution des transferts de revenus devrait provoquer un creusement du déficit du compte courant à 7,2% du PIB en 2020 selon le FMI.
  • Le gouvernement a consenti un effort budgétaire important avec le soutien des IFI. Le coût des mesures de soutien à l’économie et à la population adoptées à partir du mois de mars est estimé à 4,5% du PIB par la BDA. Le budget 2020 amendé en juillet prévoit un doublement des dépenses de santé, qui devraient atteindre 4% du PIB, au prix de coupes budgétaires dans les autres secteurs. Ces mesures ont été permises par le soutien des IFI : le Tadjikistan a bénéficié d’un total de 300,8 M USD de prêts concessionnels et dons au 1er semestre 2020, dont 189,5 M USD au titre de la Facilité de crédit rapide du FMI, 11,3 M USD auprès de la BM, 50 M USD auprès de la Banque asiatique de développement et 50 M auprès de la Banque eurasiatique de développement). De plus, la prolongation jusqu’en juin 2021 par le G20 de l’initiative de suspension du service de la dette offrirait à Douchanbé une marge de manœuvre de 63,8 M USD (0,8% du PIB) selon la BM. L’ensemble de ces dépenses devraient provoquer un creusement de la dette publique tadjike à 47,8% du PIB et du déficit budgétaire à 5,8% du PIB en 2020.
  • Le soutien au secteur privé s’est essentiellement matérialisé par des exemptions d’impôts, notamment pour les secteurs du tourisme et des transports, ainsi que des exemptions de droits de douanes pour les importateurs. Dans le domaine social, le gouvernement tadjik a versé une aide ponctuelle de 500 TJS (48 USD) à 17 000 familles en difficulté et revalorisé le montant annuel du programme d’aide sociale ciblée, en vigueur depuis 2011, de 440 à 464 TJS (45 USD). Les salaires dans le secteur public et les retraites ont été revalorisés de 10-15% au 1er septembre 2020, et les augmentations des tarifs de l’électricité suspendues.
  • La NBT a soutenu l’activité économique en baissant le taux directeur à deux reprises. Le taux directeur a été abaissé de 100 pdb le 1er mai, passant de 12,75 à 11,75%, puis de 100 pdb le 3 août (10,75%). Tout en incitant les banques commerciales à restructurer les crédits octroyés aux clients en difficulté, la NBT a assoupli les contraintes prudentielles jusqu’au 1er septembre afin d’assurer la liquidité du secteur bancaire : abaissement des ratios de réserves obligatoires de 3 à 1% en devises nationales et de 9 à 5% en devises étrangères, exonération de paiement de commissions sur les transactions réalisées sur le marché interbancaire. La NBT a procédé à des ventes de devises sur le marché interbancaire au 1er semestre, à hauteur de 104 M USD. Les réserves de change tadjikes étaient estimées à 1,6 Md USD fin juin 2020, soit un peu plus de 6 mois d’importations. Enfin, la NBT a été forcée de réagir à la pénurie de dollars accentuée par la diminution des transferts de revenus de l’étranger. Après avoir rationné la vente de devises étrangères dans les banques, la NBT a procédé à un alignement du taux de change officiel, strictement contrôlé, sur le taux de change parallèle en dévaluant le somoni de 10,3 TJS/USD à 11,3 TJS/USD le 4 novembre 2020.

Un potentiel de croissance bridé par des problèmes structurels

  •  Le secteur public occupe une place importante dans l’économie tadjike. Les entreprises publiques représentent environ 17% du PIB tadjik et emploient 24% de la population active. Les 24 principales entreprises publiques du pays cumulaient des pertes équivalant à 3,7% du PIB en 2018, attribuables pour l’essentiel au producteur d’électricité Barqi Tojik, qui a en outre déclaré 2,8 Mds USD de dettes cumulées en juillet 2020 (35% du PIB). L’exportateur d’aluminium Talco s’est endetté à hauteur de 565 M USD auprès de la Chine, et a également signé un accord avec Fives à hauteur de 200 M EUR portant sur la modernisation de l’usine de Tursunzoda lors de la visite du président tadjik en France en novembre 2019. La réalisation de ces lourds investissements demeure sujette à caution eu égard à la situation des finances publiques, qui exclut, sur recommandation notamment du FMI, tout financement non-concessionnel.
  • Le secteur privé peine à se développer dans ce contexte. Il est pénalisé par une imposition à deux vitesses combinant un taux effectif global de prélèvements obligatoires désincitatif (67,3% des profits) à une multitude d’exemptions fiscales. L’importance de cet effet désincitatif est mesurable à l’aune du poids de l’économie souterraine, évalué à 38% du PIB par le FMI en 2015. Ainsi, le Tadjikistan collecte un volume total d’impôts (rapporté au PIB) équivalent à celui de ses voisins tout en imposant davantage ses entreprises.
  • Fragilisé par une crise bancaire en 2015, le secteur financier reste en grande difficulté. Les banques Agroinvestbank et Tojiksodirotbank, renflouées à hauteur de 330 M USD par le gouvernement tadjik en 2017, sont dans l’attente d’une mise en résolution souhaitée par le FMI. Le secteur bancaire dans son ensemble demeure peu développé : les dépôts et crédits des 17 banques privées tadjikes représentaient respectivement 12% et 12,2% du PIB fin juin 2020. Les taux d’intérêts pratiqués – 23,6% en moyenne fin juin 2020 – entravent le développement du secteur privé. La fragilité du secteur bancaire se manifeste également par un ratio de crédits non-performants très élevé à 31% en juin 2020 ainsi qu’une forte exposition au risque de change, 49,7% des crédits étant libellés en devises étrangères. La création d’une banque publique destinée à financer les PME, « Sanoatsodirotbank », est suivie de près par les IFI.
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