Situation économique et financière de la Russie

 

En 2020, les conséquences de la crise de la Covid-19 seront lourdes mais relativement contenues en comparaison internationale. La réponse des autorités à cette crise a été facilitée par l’existence d’importantes marges de manœuvre au plan budgétaire et monétaire et par la préexistence d’un cadre macro-financier solide. Au-delà, la Russie a toujours devant elle d’importants défis liés à la modernisation et la diversification de son économie pour rehausser son potentiel de croissance, très faible pour un émergent.

En 2020, un impact de la crise de la Covid-19 significatif mais néanmoins contenu

La crise de la Covid-19 aurait en Russie en 2020 un impact économique plutôt modéré en comparaison internationale.
  •  Le ministère du Développement économique (MDE) a revu à la hausse son estimation de la récession en 2020 à -3,9% contre -4,8% précédemment. La Banque centrale de Russie estime toujours que le PIB devrait reculer de 4 à 5% en 2020. Cette récession apparait comme relativement contenue si on la compare au précédent épisode de crise mondiale, en 2009, année durant laquelle le PIB de la Russie avait reculé de 7,8%. 
  • Le Fonds monétaire international table sur un recul du PIB de -4,1%, contre -6,6% dans ses prévisions de juin 2020, à partir d’une hypothèse de prix du pétrole à 41 USD en moyenne. En comparant avec d’autres pays émergents, notamment exportateurs de matières premières (Arabie Saoudite, Nigéria, Mexique, Afrique du Sud…), le recul économique anticipé par le FMI pour la Russie apparait relativement contenu et en haut de fourchette.
  • Sur janvier-novembre 2020, le PIB russe a ainsi baissé de 3,5% en g.a. Le PIB a reculé de 8% au 2ème trimestre en g.a. puis de 3,8% au 3ème trimestre 2020 en g.a..
 Cette relative résistance peut découler de plusieurs facteurs.
  •  La structure de l’économie a été un facteur d’amortissement de la crise. A la différence des économies les plus industrialisées, l’économie russe est caractérisée par un poids relativement faible des services dans le panier de consommation des ménages et des PME dans le tissu économique (environ 20%) ; a contrario, l’emprise de l’Etat sur l’économie, reflétée par exemple par la part de l’emploi public dans la population active, est très forte et a constitué un facteur de soutien en temps de crise. Par ailleurs, la prépondérance des grands groupes/conglomérats dans l’économie, dotés d’importants moyens financiers leur permettant de mettre en place une gestion autonome de la crise sanitaire, a aussi contribué éviter un effondrement productif, d’autant que ces groupes ont souvent bénéficié d’une autorisation de maintien de l’activité. En outre, si le recul considérable des cours pétroliers et d’autres matières premières a fortement affecté l’économie en mars et avril 2020, leur remontée a été rendue possible par la reprise de la croissance en Chine et l’entrée en vigueur en mai d’un nouvel accord OPEP+. Enfin, l’économie russe est peu dépendante du tourisme et donc des flux de voyageurs internationaux. A l’inverse, les fermetures de frontières ont réorienté les dépenses de voyages/tourisme des ménages russes vers l’économie domestique.  
  • La sévérité des mesures de distanciation sociale a varié selon les régions du pays et leur relâchement est intervenu en avance de phase. Si la pandémie a frappé la Russie avec un décalage d’environ un mois par rapport aux pays d’Europe occidentale, la levée progressive des mesures de restrictions sanitaires est intervenue relativement rapidement : à titre d’exemple, les autorités fédérales ont mis un terme à la période de jours "non travaillés" (débutée le 28 mars) à partir du 12 mai, laissant largement la main aux autorités régionales pour décider de la procédure et du calendrier de déconfinement, alors que l’épidémie était à son pic à ce moment-là.
  • Le cadre macroéconomique forgé depuis 2014 a constitué un autre facteur de résistance. Premièrement, le passage à un taux de change flottant en novembre 2014 a un effet stabilisateur sur les comptes externes. En 2019, l’excédent courant avait atteint 70,6 Mds USD (après un record à près de 114 Mds USD en 2018 soit 7% du PIB). Le compte courant de la Russie demeure excédentaire en 2020 – ce qui en termes macroéconomiques signifie que la Russie ne dépend pas de l’épargne du reste du monde, atteignant 29,1 Mds USD sur janvier-novembre 2020 (vs. 45,3 Mds USD sur janvier-novembre 2019), constituant une protection importante pour un pays émergent face à la volatilité de certains flux de capitaux. La baisse du rouble en 2020 a constitué un mécanisme d’ajustement compensant, à la fois pour les exportateurs du secteur extractif et l’Etat fédéral, le bas niveau en dollar des recettes tirées des exportations. Deuxièmement, en lien avec la mise en œuvre après la crise de 2014/2015 d’importantes mesures de consolidation budgétaire, accompagnées d’une règle budgétaire en place à partir 2018, les autorités disposaient avant la crise de marges de manœuvre en matière de finances publiques. En réaction à la crise du COVID-19, un plan de sauvegarde/relance chiffré à 3-4% du PIB par les IFI (y compris garanties publiques) a été lancé, avec des mesures que l’on peut classer en 5 catégories : soutien au pouvoir d’achat des ménages, à la trésorerie des entreprises les plus fragilisées par la crise et à certains secteurs comme le transport aérien et la santé publique ; dispositifs de bonification des taux d’emprunts bancaires, à la fois pour les entreprises et les ménages ; dispositifs de garanties publiques, couplées au mécanisme de prêts bonifiés ; reports de charge d’endettement, de paiement d’impôts et cotisations ainsi que réduction du taux de cotisation sociales pour les PME ; soutien budgétaire aux régions.
  • Le secteur bancaire a pour le moment bien résisté à la crise. Assainit et consolidé à partir de 2014, le système bancaire russe présente à ce stade de bons indicateurs de solvabilité et de liquidité, soutenu par la Banque centrale de Russie qui s’est montrée depuis le début de la crise très vigilante s’agissant de la liquidité bancaire, et accommodante en matière prudentielle afin de prévenir une contraction du crédit bancaire. Dominé par quatre banques d’État qui représentent environ 70% des crédits octroyés, le secteur – très avancé en matière de digitalisation et de systèmes de paiements - a bien résisté à la crise avec une valeur ajoutée qui a progressé de 7,2% au deuxième trimestre 2020 et des bénéfices avant impôts sur janvier-novembre 2020 de 20,1 Mds Mds USD (- 22,6 % en g.a). Les crédits bancaires à l’économie réelle ont augmenté de 11,6% en g.a au moins novembre 2020. En particulier, le crédit aux ménages est actuellement stimulé par le programme de taux subventionnés (à 6,5%) pour les achats immobiliers. Le niveau de prêts non performants, tendanciellement en baisse mais relativement élevé à 9,6% en mars 2020, a été pour l’heure peu affecté par les conséquences de la crise sur le tissu productif et demeure aux alentours de 10%. Cet indicateur sera néanmoins à surveiller dans les prochains mois. En effet, dans le cadre des mesures de soutien à l’économie, les banques commerciales ont été incitées à restructurer les prêts existants des ménages et entreprises que la crise a mis en difficulté. L’ampleur de ces restructurations est estimée par la Banque centrale à 10% du portefeuille des prêts des banques.  
Un impact social encore difficile à établir, mais le revenu disponible des ménages est de nouveau orienté à la baisse. 
  • La crise a fortement affecté le marché du travail, cependant dans des proportions contenues. Le taux de chômage au sens du BIT a dès le mois d’avril 2020 fortement augmenté, à 5,8% de la population active contre 4,7% en mars 2020. La hausse s’est poursuivi par la suite, mais à un rythme plus lent pour atteindre 6,4% en août 2020. Le taux de chômage a ensuite commencé un mouvement de repli et ressort à 6,1% en novembre 2020. Cet impact limité de la crise sur le taux de chômage, à ce stade, s’explique à la fois par la flexibilité du marché du travail en Russie, le poids du travail informel (estimé à 15/20% par la Banque mondiale) et les moindres flux nets entrants de travailleurs étrangers notamment en provenance de la zone CEI.
  • Néanmoins, les revenus réels de la population, peu dynamiques en 2019 (+1%) après plusieurs années de baisse (-8% entre 2014 et 2018) sont repartis à la baisse. Sur les trois premiers trimestres les revenus réels disponibles ont diminué de -4,3% en g.a, avec un recul très marqué de -8,4% au 2ème trimestre 2020 en g.a (-4,8% au troisième trimestre).

En 2021, la reprise économique, incertaine, ne serait que partielle 

Un rebond incertain et partiel de l’activité.
  • Les autorités russes anticipent un rebond de l’activité de 3,3% en 2021, globalement en ligne avec les prévisions des institutions financières internationales. Cette reprise, comme partout dans le monde, est très incertaine ; elle serait également partielle puisque la Russie retrouverait peu ou prou le sentier de croissance qui était anticipé avant la crise de la Covid par les autorités économiques du pays, ce qui serait insuffisant pour retourner rapidement au niveau d’activité pré-crise. Cette reprise partielle s’expliquerait d’un côté par un cours de baril qui resterait à un bas niveau en 2021 (le baril d’Oural est attendu à 45 USD en 2021 par les autorités russes contre un niveau moyen de 64 USD en 2019), d’un autre par un certain nombre de facteurs qui ne sont pas propres à l’économie russe, comme par exemple la forte incertitude persistante qui freine les décisions d’investissement et les choix de consommation ou la baisse des revenus des ménages.
  • Les indicateurs conjoncturels les plus récents poussent en effet à écarter l’hypothèse d’une reprise « en V ». A partir de juin 2020, avec l'amélioration du contexte économique extérieur et la suppression progressive des restrictions internes liées à l’épidémie, l'économie russe a commencé à se rétablir. Deux facteurs supplémentaires ont joué en faveur de l’économie russe : à partir du mois d’août, les limitations de production de pétrole associées à l’accord OPEP+ ont été allégées ; d’autre part, les restrictions en place en matière de circulation internationale ont soutenu la consommation domestique. Les indicateurs conjoncturels se sont améliorés mais restent en territoire négatif : en novembre 2020, les ventes de détail restaient en recul de -3,1% en g.a. (contre un creux à -23% en avril) et la production industrielle a reculé en g.a. de -2,6% en août (contre -9,6% en mai). 
Des politiques conjoncturelles moins accommodantes en 2021 ? 
  • En matière de politique monétaire, la Banque centrale de Russie n’a plus beaucoup de marge de manœuvre. Suite au déclenchement de la crise, elle a accéléré son mouvement de baisse de taux directeur en le portant graduellement à 4,25% (-175 points de base), un plus bas historique. Au cœur de la crise, cette politique a été rendue possible par l’absence de déséquilibres extérieurs menaçant la stabilité financière du pays (sorties de capitaux limitées) et une très faible transmission de la dépréciation du rouble aux prix à la consommation. Le cycle d’assouplissement monétaire marque actuellement une pause (statu quo décidé lors de la réunion du 18 septembre 2020) dans un contexte de dépréciation du rouble – le taux de change RUB/USD a perdu environ 20% depuis le début de l’année -  et d’inflation plus forte qu’anticipée, à 4,4% en g.a. en novembre 2020 pour une cible de 4%.
  • En matière de politique budgétaire, si des efforts importants ont été consentis en 2020, les autorités vont initier dès 2021 un mouvement de consolidation budgétaire, avec pour objectif de maintenir dans les prochaines années un bas niveau d’endettement public. Alors que la Russie était en excédent budgétaire en 2019 (1,9% du PIB), elle connaîtra un déficit en 2020 du fait de l’effet cyclique de la crise sur les finances publiques et des mesures de soutien à l’économie. Ce déficit serait néanmoins d’une ampleur raisonnable, à -4,4% du PIB. La loi de finances pour 2021-2023 prévoit sa réduction progressive, à -2,4% du PIB en 2021, puis 1 et 1,1% en 2022 et 2023 respectivement. Le déficit budgétaire en 2021 serait comme en 2020 quasi-exclusivement financé par des émissions de dette publique, dont le niveau, qui était de 12,3% en 2019, atteindrait 19,1% en 2020 mais se stabiliserait aux alentours de 20% à partir de 2021, sans augmentation significative de la dette externe, qui passerait de 3,1% à 4,1% du PIB entre 2019 et 2023. Le Fonds du bien-être national, dont les encours n’ont quasiment pas été utilisés pendant la crise, ressortirait à 11,6% fin 2020 (contre environ 7% fin 2019) et se stabiliserait autour de 10% ensuite.

Des perspectives de long terme qui demeurent mitigées 

La croissance russe était en ralentissement tendanciel avant la crise. 
  • L’économie russe souffre d’une croissance qui se réduit en tendance depuis une décennie en raison d’un affaissement probable de son taux de croissance potentiel (actuellement estimé à 1,6% par le FMI). Les causes de la faible croissance potentielle sont multiples : déclin démographique, faible productivité du travail, manque de disponibilité de main d’œuvre employable, manque d’investissement chronique, retard technologique.
  • L’économie russe demeure en outre excessivement dépendante des matières premières (le secteur extractif au sens large représentant en 2019, 20% du PIB, environ 40% des recettes du budget fédéral et 60% des exportations) et du secteur public (33% du PIB). Un défi majeur de la Russie est ainsi de parvenir à diversifier ses exportations. À cet égard, les sanctions occidentales, réduisant l’accès des entreprises russes au financement externe et aux technologies, sont un facteur limitant. 
Suite à la crise, les objectifs de développement national ont été reportés et reformatés. 
  • Après l'adoption des amendements à la Constitution, Vladimir Poutine a signé le 21 juillet un décret sur les objectifs de développement national de la Russie à horizon 2030. Le président a chargé le gouvernement de mettre tous les projets nationaux en conformité avec les objectifs de ce décret.
  • Il s’agit pour l’essentiel d’un décalage temporel et d’un reformatage des objectifs fixés en mai 2018 pour 2024, opportunément décidé du fait de la crise du COVID. Le décret définit cinq objectifs de développement national du pays contre 9 précédemment, accompagnés de 24 cibles opérationnelles (quantitatives ou qualitatives) : (i) Stabilité de la croissance démographique ; santé et le bien-être de la population ; (ii) Possibilités d'épanouissement personnel et de développement des talents ; (iii) Environnement de vie confortable et sécurisé ; (iv) Travail décent et efficace et développement de l’esprit d’entreprise et ; (v)Transformation numérique de l’économique.
  • Certains objectifs des décrets de 2018 ont été supprimés, parmi lesquels celui de faire de la Russie l'une des cinq plus grandes économies du monde, celui d'atteindre un taux de croissance de la productivité d'au moins 5% par an ou celui d’augmenter de 50% le nombre d'organisations réalisant des innovations technologiques. D’autres, emblématiques, sont maintenus mais reportés à 2030 : par exemple l'augmentation de l'espérance de vie à 78 ans ou la réduction de moitié le niveau de pauvreté, à 6,6%. Enfin, on note également l’introduction de cibles plus ambitieuses dans le domaine du développement durable (100% de tri des déchets, réduction de moitié de la quantité envoyée aux décharges et multiplication par 1,5 de l’indice de qualité de vie en milieu urbain), des nouvelles technologies (multiplication par 4 par rapport à 2019 des investissements dans les technologies de l’information) ou la diversification des exportations (croissance des exportations hors hydrocarbures d'au moins 70% par rapport à 2020). Une nouvelle cible est introduite s’agissant de l’investissement productif (hausse de 70% de l’investissement en capital fixe en termes réels par rapport à 2020). 
Une stratégie économique en sortie de crise qui s’inscrit dans la continuité 
  • La stratégie économique de la Russie post-COVID-19 semble s’inscrire dans la continuité. L’année 2020 a démarré par l’installation d’un nouveau Gouvernement qui s’est vu confier comme objectifs de (i) faire progresser le niveau de vie des ménages et (ii) mener à bien la modernisation de l’économie par le biais d’un grand plan d’investissements publics, les projets nationaux. La mise en œuvre des projets nationaux se poursuit avec des priorités pertinentes (infrastructures démographie, santé, économie digitale notamment) et des enveloppes significatives sans être considérables (2% du PIB/an entre 2020 et 2023). De la même manière, les éléments divulgués du plan de relance 2020-2021 semblent prolonger les tendances passées avec par exemple des crédits importants alloués au développement de la politique de substitution aux importations.
  • La reprise de la croissance russe à long terme dépend de la mise en œuvre de réformes structurelles. Ces réformes viseraient à améliorer le climat des affaires (protection des investissements et des investisseurs) à stimuler l’initiative individuelle, la concurrence, l’innovation et à réduire l’empreinte du secteur publique sur l’économie. 

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