Indicateurs et conjoncture

Un an depuis l’élection d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO) : quel bilan pour l’économie mexicaine ?

août 2019

La première année d’AMLO, élu le 1er juillet 2018, a vu une décélération de l’activité économique,  traditionnelle des 1ères années de mandats présidentiels au Mexique, mais plus marquée : la croissance a connu un ralentissement significatif (+0,1 % g.a. et +0,3 % g.a. aux T1 et T2 2019 respectivement) et l’investissement est en recul. Cette décélération est notamment liée au délai de mise en place de la nouvelle administration dans un contexte d’« austérité républicaine » et de réorganisation globale des dépenses. Les baisses des notes créditrices des titres souverains et de PEMEX, ajoutées à la démission du Ministre des Finances en juillet dernier, illustrent le contexte d’incertitude.

Si l’économie mexicaine échappe à la récession au T2 2019, les risques domestiques et extérieurs se maintiennent. La situation opérationnelle et financière de PEMEX est également l’un des points d’inquiétude.

1.            Une décélération de l’économie, symptomatique des premières années de mandats présidentiels au Mexique, mais plus marquée.

1.1          La récession technique est évitée, mais l’économie mexicaine connaît une décélération significative.

L’économie est marquée par une baisse de croissance. Alors que la croissance trimestrielle avait atteint +2,6% (g.a.) au T3 2018, elle a ralenti pour atteindre +1,7% au T4 2018 et seulement +0,1% au T1 2019. Cette croissance continue d’être tirée par la consommation, bien qu’en ralentissement, et par les transferts de fonds des migrants (remesas) : ces dernières ont atteint un record de 7,7  Mds USD au T1 2019 (+7,2% g.a.).

L’évolution du PIB a surpris au T2 2019 : la croissance est atone, à 0,3 % g.a. (0,0 % g.t.) , mais elle reste positive, alors que les analystes  prévoyaient un nouveau trimestre de décroissance, ce qui aurait placé l’économie en récession technique ; l’économie mexicaine connaît néanmoins son pire de semestre depuis la crise de 2009. Au deuxième trimestre, l’industrie continue de décroître, mais moins qu’au T1 2019 (-1,7 % en g.a, soit la 3ème décroissance en g.a.) tirée vers le bas par les décroissances des secteurs de la construction et de l’industrie minière (pétrolière). Les services maintiennent leur rythme de croissance, à 1,0 % g.a. L’agriculture (3,3 % du PIB) connaît une décélération importante, à 1,7 % g.a. (3,6 % g.a. au T1 2019) – la chute en g.t. est la pire en 30 trimestres (-3,4 % g.t.).

L’investissement est affecté par le climat d’incertitude : la formation brute de capital fixe a chuté de 2 % (g.a.) sur les quatre premiers mois de l’année, et les importations de biens de capitaux, proxy de l’investissement physique, sont en très forte baisse (-21,2 % g.a. en juin ; -5,8 % g.a. au S1). Dans ce contexte, ScotiaBank prévoit une baisse de 3% de l’investissement total en 2019 ; le FMI estime quant à lui que l’investissement en proportion du PIB devrait passer de 22,9 % en 2019 à 20,7 % en 2024, soit son plus bas niveau depuis que l’indicateur est mesuré (1983).

Dans ce contexte, l’ensemble des analystes revoit à la baisse les prévisions de croissance pour le Mexique en 2019. Depuis le 1er juillet 2018, les économistes interrogés par Banxico ont abaissé leurs prévisions de croissance de l’économie mexicaine pour 2019 de 2,2 % à 0,5 % en juillet dernier. Le FMI a abaissé à plusieurs reprises son pronostic de croissance, revu à 0,9 % en juillet dernier contre 2,3 % au début de l’année ; Moody’s à 0,5 % (contre 1,7 % en janvier) et Banxico également à 0,5 % (vs. 2,2 % en décembre dernier). Malgré des estimations du Président toujours à 2 %, le Ministère des Finances prévoit désormais seulement 1,1 % de croissance.

Cette décélération économique est à mettre en perspective : chaque première année de mandat est traditionnellement marquée par un ralentissement économique ; toutefois la tendance est plus marquée en ce début de mandat. Celui-ci est notamment dû à un ralentissement de l’investissement, à la fois public (lié au changement d’administration) et privé (lié à l’incertitude de début de mandat).

1.2          La confiance des consommateurs et des entreprises est en décroissance après avoir atteint des pics après l’élection d’AMLO.

Bien qu’en légère diminution depuis mars, les indices de confiance des consommateurs se maintiennent à des niveaux historiquement hauts, dopés pas un fort soutien populaire au Président (encore aujourd’hui autour de 70%, après avoir atteint plus de 80% en début d’année). En juin l’indice de confiance poursuit néanmoins sa baisse pour le 4ème mois consécutif (qui reste toujours 6,5 points au-dessus du niveau de juin 2018).

Ces niveaux élevés de confiance ne se traduisent toutefois pas dans les chiffres de la consommation privée. Au mois de mars – un mois après l’atteinte du pic de la confiance – la consommation a chuté de 0,7% g.a. et 1,4% g.m, soit la première baisse en g.a. depuis 2012. Plus généralement, sur les quatre premiers mois de l’année, la consommation privée a crû de seulement +1,4% (g.a.) en moyenne, contre +2,4% sur la même période en 2018. La mise en place tardive des programmes sociaux promis par le nouveau Gouvernement pourrait expliquer la faiblesse de la consommation, selon les analystes.

La confiance des entreprises à également initié une baisse, ce qui pourrait entraîner une baisse supplémentaire de l’investissement privé. L’indicateur de confiance des entreprises est ainsi retombé sous le niveau de juillet 2018 en juin dernier. Cette baisse de la confiance n’est à priori pas propice à une reprise de l’investissement, condition sine qua non de la reprise de l’activité économique, selon les économistes.

1.3          Un environnement externe résilient malgré les risques, et une balance des paiements qui connaît un excédent record.

La dépendance de l’économie aux États-Unis de D. Trump et l’affaiblissement de l’environnement mondial pourrait affecter la conjoncture mexicaine. La dépendance aux États-Unis, qui reçoivent 80% des exportations mexicaines et y ont envoyé 30 Mds USD en remesas en 2018, associée à des risques commerciaux (éventuelles sanctions commerciales de la part des États-Unis  ; T-MEC toujours pas ratifié par le Congrès étatsunien) et à un possible ralentissement de la conjoncture étatsunienne, pourraient affecter le Mexique à court et moyen termes. La baisse des pronostics pour la croissance mondiale (3,2 % en 2019 selon FMI) est également identifiée par la Banque centrale mexicaine (Banxico) comme un facteur de risque pour l’économie.

Traditionnellement en déficit, la balance courante connaît un excédent record à 1,6 % du PIB au T2 2019 : le plus important depuis 1980. Sa composante commerciale a connu un excédent de 3,6 Mds USD s’expliquant notamment par une baisse significative des importations dans un contexte de ralentissement économique (cf. supra). Les flux d’Investissements Directs Etrangers (IDE), généralement financeurs du déficit de la balance courante mexicaine, se sont contractés de 37% g.a. sur le second trimestre 2019.

2.            La politique économique du Gouvernement et l’orthodoxie budgétaire prônée par le Président pourraient jouer un rôle procyclique à la baisse.

2.1          Le Président prône l’orthodoxie budgétaire à tout prix…

Depuis sa campagne, Andrés Manuel López Obrador prône une orthodoxie budgétaire rigoureuse et des mesures dites d’« austérité républicaine ». Objectif principal de finances publiques, le maintien d’un excédent primaire à 1 % permettant une stabilisation de la dette a été atteint sur le 1er semestre via des mesures d’austérité (baisse de la masse salariale, suppression des dépenses superflues…) et des réorganisations de dépenses, qui affectent plus fortement certains Ministères (-9,4% dans le budget 2019 par rapport à 2018 pour la culture,  48% pour l’environnement, -21% pour le Ministère des transports et des communications…). La Présidence espère également obtenir des ressources supplémentaires grâce à la lutte contre la corruption.

Malgré le respect de l’excédent primaire sur le 1er semestre, la capacité du Gouvernement à maintenir un excédent budgétaire tout en respectant ses promesses de campagne est questionnée. Face à la baisse des recettes de l’État liée à la faible croissance et à une allocation de ressources grandissantes au profit de PEMEX (cf. infra), il semble compliqué pour le Gouvernement d’atteindre à la fois son objectif budgétaire, et ses objectifs sociaux et de développement d’infrastructures. Les analystes rencontrés estiment que le Président privilégiera l’atteinte de son objectif pour les finances publiques, au détriment des dépenses (notamment d’investissement et sociales, à l’exception de PEMEX).

2.2          …aux dépens de l’investisement et de la croissance…

Le retard de mise en place des projets et politiques, et certaines décisions comme la centralisation des achats publics  sont à l’origine d’un sous-exercice des finances publiques sur le 1er semestre de 2019. Sur le premier semestre de l'année, le Gouvernement a réalisé un sous-exercice de 174,5 Mds MXN (environ 9,2 Mds USD), soit une réduction de 5,9 % par rapport au budget et de 4,5 % réels par rapport à la même période de 2018.

Si la sous-exécution du budget permet au Gouvernement d’atteindre son objectif d’excédent, son caractère procyclique pèse sur la croissance via la consommation publique, et pourrait, à terme, affecter la consommation des ménages dépendants des transferts fédéraux.

2.3          …ce que le plan de relance annoncé ne devrait que corriger à la marge.

Dans ce contexte, le nouveau Ministre des Finances A. Herrera a présenté, le 29 juillet dernier, un plan d’appui à l’économie d’un montant de 25,5 Mds USD (485 Mds MXN, 8,3 % du budget pour 2019 et 2,1 % du PIB). Contra cyclique, ambitieux par les montants, et impactant a priori peu/pas l’équation budgétaire du Gouvernement (notamment grâce à la mobilisation de ressources extrabudgétaires ou de mécanismes de garanties), il vise à contrer l’absence de croissance au Mexique via des dépenses d’infrastructure (2,6 Mds USD), l’accroissement des crédits et garanties de crédits via les banques de développement (16,7 Mds USD, notamment dans les secteurs en déclin – construction et secteurs minier/pétrolier – et la consommation privée), et des avances sur les appels d’offres du Gouvernement fédéral de 2020 à 2019 (6 Mds USD).

L’impact de ce plan dépendra de la capacité opérationnelle des autorités à le mettre en place et à la demande des acteurs privés pour les crédits supplémentaires des banques de développement. Selon les analystes, l’impact de ce plan est incertain :

-              Les dépenses dans les infrastructures correspondent à des projets qui auraient dû débuter plus tôt dans l’année ; ces dépenses si elles sont effectivement réalisées ne devraient permettre que de rattraper le retard pris depuis le début de l’année en la matière ;

-              Si l’octroi de crédits et garanties de crédits supplémentaires (⅔ du montant du plan de relance) via les banques de développement est jugé positif, son impact est incertain : le programme projette d’accroître considérablement - de près de 75 % en seulement 1 an - le portefeuille de crédits de ces institutions financières, qui sont déjà en en sous effectifs. La demande de crédits des PME est, par ailleurs, en baisse dans presque tous les secteurs en raison de conditions économiques plus complexes et d’une chute de leurs ventes : il est ainsi également jugé peu probable que ces crédits soient octroyés et que les banques commerciales demandent des garanties de crédit pour des prêts supplémentaires; 

-              L’avancement des contrats et appels d’offres de 2020 en 2019 ne devrait avoir que peu d’impact, les contrats ne devant être payés par le Gouvernement seulement en 2020 ; l’impact économique pluriannuel est nul.

3.           PEMEX demeure l’une des principales sources de préoccupation pour l’économie mexicaine.

PEMEX est dans une situation préoccupante. Entreprise pétrolière la plus endettée au monde, avec 106 Mds USD de dette, PEMEX accumule les pertes depuis 2008, et fait face depuis des années à des sous investissements, un manque de compétitivité et une mauvaise gestion/corruption. Depuis 2008, et plus encore depuis 2013, les performances financières PEMEX, suivant la dynamique de la production, ont connu une dégradation significative.

Face à cette situation, le nouveau Gouvernement a multiplié les annonces visant à sauver PEMEX depuis son arrivée au pouvoir : plan de sauvetage en février (pour 5,3 Mds USD sur 6 ans), puis en mai (réduction de la charge fiscale de l’entreprise de 1,6 Md USD en 2019), mesures visant à réduire la pression financière sur PEMEX à court terme (refinancement de 2,5 Mds USD de dettes, rééchelonnement de crédit pour 8 Mds USD).

Le Gouvernement a élaboré un nouveau plan d’affaires pour l’entreprise dans l’espoir d’assainir ses finances. Ce plan, présenté le 16 juillet, vise à redresser la production, en chute depuis 15 ans, dès 2020. Il s’appuie sur un soutien public significatif pour l’entreprise et pour les finances publiques (1,4 % du PIB sur 3 ans ), à la fois via une recapitalisation directe de l’entreprise par le Gouvernement (7,4 Mds USD sur 3 ans) et une baisse de la charge fiscale de l’entreprise (représentant 6,7 Mds USD sur 3 ans).

Cependant, l’annonce de ce plan ne convainc pas les analystes et les agences de notation : il est jugé comme étant une « avancée marginale », ne modifiant en rien la situation structurelle de PEMEX et se basant peu sur une analyse de rentabilité de l’entreprise. Les marchés estiment que, si la production pourrait être stabilisée grâce à ce plan, il reste très peu probable qu’elle croisse dans les proportions annoncées par PEMEX. Il pourrait ne pas être suffisant pour empêcher une baisse de la note créditrice de PEMEX par une deuxième agence de notation , ce qui pourrait causer d’importantes sorties de capitaux.

Face aux risques liés à la situation financière de PEMEX et à l’affaiblissement macroéconomique, les agences de notations sont de moins en moins confiantes quant à la santé budgétaire du Mexique. Fitch a dégradé le 5 juin dernier la note souveraine du Mexique d’un échelon, de « BBB+ » à « BBB » (avec perspective stable), soit deux niveaux au-dessus du seuil d’investissement spéculatif. Moody’s a dans le même temps abaissé ses perspectives de notation souveraine pour le Mexique, de « stable » à « négative », tout en maintenant sa note à « A3 ».

 

Si la récession a été évitée de justesse, la décélération de l’économie mexicaine est significative en cette première année de mandat. L’incertitude est la première cause de cette quasi-stagnation sur le 1er semestre 2019, pire semestre enregistré depuis la crise de 2009 : incertitude d’abord domestique, liée au manque de clarté de la politique économique illustré par la démission du Ministre des Finances C. Urzúa le 9 juillet dernier ; incertitudes également externes dans le contexte d’une politique commerciale incertaine du partenaire étatsunien.

La capacité du Gouvernement à instaurer la confiance de manière durable semble cruciale pour relancer l’économie, notamment à travers une reprise de l’investissement.

 

Annabel LEENHARDT –

annabel.leenhardt@dgtresor.gouv.fr

Jacques ROBIN –

jacques.robin@dgtresor.gouv.fr

Victoire VANDEVILLE – 
Chef de service économique pour le Mexique, l’Amérique Centrale et les Caraïbes

victoire.vandeville@dgtresor.gouv.fr 

 

Mexico, le 31 août 2019

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