Situation économique et financière

La crise sanitaire a accentué la dérive budgétaire du Kenya, dont le risque de non soutenabilité de la dette est maintenant catégorisé « élevé ». Si le pays bénéficie d’un accès aux marchés financiers internationaux, la détérioration des conditions offertes l’a poussé à réorienter ses financements externes en 2020, annulant les prêts commerciaux pour solliciter davantage de prêts concessionnels.

Après une décennie de croissance autour de 5-6 %, soutenue par le développement des infrastructures, celle-ci se replierait en 2020, mais resterait positive, témoignant d’une résilience liée à la fois à la diversification de l’économie, et de sa faible ouverture. Structurellement, la productivité agricole stagne, et la compétitivité-coût du secteur formel se détériore, favorisant l’augmentation de l’informalité, et aggravant in fine la non-soutenabilité des finances publiques.

1. La stratégie de développement volontariste a élevé le Kenya au rang des pays émergents.

La stratégie de développement Vision 2030, mise en place en 2008, a hissé le Kenya au rang des pays à revenu intermédiaire, en dépit d’une base économique encore largement sur fondée sur l’agriculture. Cette stratégie a permis d’élever le taux de croissance de 3,7 % sur la décennie 2000 à 5,9 % en moyenne sur la décennie 2010. Première économie de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE), avec un PIB de 100 Mds USD en 2019, soit 1 998 USD par habitant, le Kenya est le seul pays de la CAE classé à revenu intermédiaire. Cette performance est le fruit d’investissements publics massifs dans les infrastructures, en particulier dans les transports et l’énergie, destinés à accélérer l’intégration du pays dans les échanges mondiaux. L’investissement public est ainsi passé de 4 % du PIB sur 2000-2008 à 8 % sur la dernière décennie.

Le Kenya est une économie de services (46,5 % du PIB), à l’origine d’innovations répliquées dans tout le continent. Bien que l’agriculture (37,5 %) assure toujours l’essentiel des exportations et deux-tiers des emplois, le développement des services numériques, bancaires et financiers ou dans les transports a fait du Kenya le hub de l’Afrique de l’est. Le système de paiement mobile M-Pesa notamment, a accéléré l’inclusion financière de près de 70 % de la population. En revanche, la stratégie de ré-industrialisation du pays, qui s’appuie sur la protection de filière – textile, cuir, mécanique, chimie – et l’octroi d’incitations fiscales, n’a pas permis l’augmentation visée de la part du secteur industriel (15 % du PIB en 2019 contre 20 % en 2011).

Le taux de pauvreté[1], passé de 44 % en 2006 à 36 % en 2016, atteindrait 25 % en 2030. Si la pauvreté rurale a diminué (51 % en 2006, 40 % en 2016), certains comtés périphériques restent touchés jusqu’à 80 %. Le nombre d’emplois formels créés diminue pour atteindre 65 000 en 2019, face à un million d’entrants sur le marché du travail. L’informel absorbe donc le surplus, et atteindrait 85 % des actifs, en progression.

2. L’avènement de la crise fragilise les modèles basés sur l’investissement public.

La croissance marquerait le pas en 2020, mais resterait positive. Après une prévision négative du FMI à - 0,8 % en juin, certains indicateurs attendus en baisse ont en effet pour l’instant affiché une certaine résilience : les exportations agricoles, attendues à -30 % sont par exemple en progression de 9 %, et les transferts de la diaspora, attendus en légère diminution, progresseraient encore de 4 %.  

L’impact sur la balance des paiements serait négatif mais modéré. Le déficit courant, estimé initialement à 4,5 % du PIB, se détériorerait légèrement. La baisse de 85 % des recettes touristiques serait compensée par celle des importations de biens d’équipements et du coût des hydrocarbures (-1,7 Md USD), tandis que le choc sur les exportations serait finalement très réduit. Les IDE sont attendus à 0,7 % du PIB contre 1,8 % initialement et les emprunts commerciaux externes passeraient de 2 Mds USD à 60 MUSD, générant un besoin de financement de 2,1 % du PIB.

La chute des recettes publiques et du déficit serait accentuée. Passées de 19,8 % du PIB en 2014, à 17,7 % en 2019, elles diminueraient encore en 2020, sous l’effet de la crise. Cette chute sur la période s’explique par de nombreuses exemptions fiscales et la montée de l’économie informelle. La dépense publique, après être passée de 27,7 % du PIB en 2016, à 25,4 % en 2019, continuerait progressivement sa décroissance du fait des coupes dans les dépenses de développement. En résulte un déficit chronique, que les autorités estiment à 8,4 % du PIB pour l’année fiscale 2020/21. Elles ont revu leur trajectoire de consolidation de 3 points à la baisse depuis la crise, portant la cible à de déficit à 6 % en 2024. La gestion budgétaire est en effet handicapée par la surévaluation systématique des recettes, induisant des emprunts non-optimaux en fin d’exercice.

La dette publique atteindrait 66 % du PIB en 2020, pour moitié externe, et continuerait de progresser. Le FMI a dégradé le risque de surendettement du Kenya de modéré à élevé ; en raison de la baisse des exportations provoquée par la crise sanitaire, les ratios dette externe/exportations et service de dette externe/exportations dépassant largement les plafonds prudentiels sur plusieurs années.

Le principal défi de la politique macroéconomique kényane est l’ajustement budgétaire, indispensable  pour remettre la dette publique sur une trajectoire soutenable, tout en permettant les dépenses de développement. L'augmentation des revenus domestiques est une préconisation forte du FMI pour atteindre cet objectif, notamment par une augmentation du prélèvement sur le capital et la réduction des exonérations de taxes sur la consommation.



[1] Taux national, le seuil de pauvreté est différencié en milieu rural (1$/jour) ou urbain (1,9$/jour). Source : Economic Survey 2018, KNBS

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