Bilan macro-économique du Japon

Déjà fragilisée au dernier trimestre 2019, l’économie japonaise est officiellement entrée en récession au 1er trimestre 2020, mettant un terme à la plus longue période de croissance économique de l’archipel depuis 30 ans.  Le potentiel de croissance du pays, hors choc lié à la pandémie du Covid-19,  reste faible malgré un policy-mix ultra expansionniste. Face à l’accélération du déclin démographique et à une dette publique record, le Gouvernement tente – avec difficultés - de réinventer un nouveau modèle de croissance voire un nouveau modèle de société.

 

Déjà fragilisée au dernier trimestre 2019, l’économie japonaise est officiellement entrée en récession au 1er trimestre 2020, mettant un terme à la plus longue période de croissance économique de l’archipel depuis 30 ans.  Le potentiel de croissance du pays reste faible (+0,85%)  malgré un policy-mix ultra expansionniste (Abenomics). Fondamentalement, l’économie japonaise se heurte à des contraintes de capacité : déclin démographique, pénurie de main d’œuvre, structure duale du marché du travail qui pèse sur les salaires et la productivité, état d’esprit déflationniste. S’ajoutent à cela des facteurs baissiers exogènes : catastrophes naturelles, tensions commerciales menaçant les exportations, ralentissement de l’économie mondiale, appréciation du yen en période d’incertitudes, et depuis début 2020 effet de la pandémie du Covid-19.

L’impact économique de l’épidémie du Covid-19 a été marqué à partir de février 2020 : baisse du tourisme récepteur en février, effondrement des importations en mars, état d’urgence déclaré au Japon sur la période du 7 avril au 25 mai, à l’origine d’une baisse significative de la consommation et de la production. Si la pandémie est maîtrisée d’ici le la fin du second semestre, le Japon pourrait afficher une croissance 2020 négative, comprise entre -4,5% et -5,8%, proche de la récession observée post-crise financière de 2008.

I. Le Japon reste la 3ème puissance économique du monde
1) Une puissance économique et financière de 1er plan

Avec un PIB nominal avoisinant 5 000 Mds US$ en 2019, Le Japon est la 3ème économie mondiale derrière les Etats-Unis et la Chine. Le pays affiche le 2ème excédent courant au monde et dispose d’un patrimoine financier domestique exceptionnel : 28 000 Mds US$ d’actifs financiers (600% du PIB), détenus par les ménages et entreprises privées et investis en priorité au Japon. Enfin, le pays se classe au 6ème rang mondial en termes d’investissements directs à l’étranger.

2) Un pays qui reste à la pointe de l'innovation
Le Japon est le 1er fournisseur et exportateur au monde de robots industriels. Il affiche une position de leader dans la recherche et l’innovation, bien qu’il ait accumulé des retards dans certains domaines (e.g. électronique grand public), en lien avec le faible développement de la culture entrepreneuriale et un mode de gouvernance conservateur.
 
II. Mais c'est une puissance menacée par de sérieux défis structurels
1) Une demande domestique et un marché du travail pénalisés par le déclin démographique

Le taux de fécondité y est l’un des plus bas du monde (1,36 enfant par femme en 2019). La baisse de la population, engagée depuis 2008, devrait s’amplifier pour ramener la population totale de 125,9 millions actuellement à 100 puis 60 millions en 2050 et 2100. Le marché du travail japonais se distingue par un quasi plein emploi (2,8% de chômage en juin 2020) et une pénurie de main d’œuvre (ratio offre/demandeur d’emploi : 1,1 en juin 2020), en dépit d’une hausse significative du taux de participation des femmes (71% en 2018 contre 63% en 2012).


2) Un état d’esprit déflationniste ancré depuis l'éclatement de la bulle des années 90

Sur la période [1998-2018], le Japon a connu 10 années de déflation et l’inflation annuelle moyenne a été quasi nulle tandis que les salaires moyens ont baissé malgré la pénurie de main d’œuvre. Le marché du travail se caractérise par une forte dualité entre travailleurs réguliers et non-réguliers. 38% des employés sont en contrat non-réguliers (moindre rémunération et moindre protection) ce qui induit une allocation peu efficace de la force de travail. 


3)  Une productivité du travail faible

Avec une productivité horaire de 45,9 USD/h, le Japon se situe à la 20ème place du classement des pays de l’OCDE. C’est un paradoxe à l’aune du bon système éducatif et de la forte utilisation des robots. Plusieurs freins sont identifiés : faible mobilité des salariés, système de rémunération à l’ancienneté, manque de concurrence dans le secteur des services, enfin période déflationniste qui n’a pas été propice à une hausse de la valeur ajoutée créée.


4) La dette publique la plus élevée des pays de l’OCDE à presque 240% du PIB

La dette publique brute du Japon a augmenté de 70% à près de 240% du PIB entre 1990 et 2019. Ce dérapage s’explique par la diminution des recettes fiscales suite à des chocs successifs (éclatement de la bulle début 90, crises financières de 98 et 2008, catastrophe de Fukushima), par des mesures d’allègement de la fiscalité pour soutenir les ménages et les entreprises, enfin, par la hausse des dépenses publiques (sécurité sociale, dépenses d’infrastructures, plans d’urgence pour lutter contre le Covid-19).


III. Le programme des Abenomics depuis 2012, destiné à doper une croissance potentielle trop faible 
1) 1ère flèche : Une politique monétaire très accommodante

La Banque du Japon (BoJ) mène une politique monétaire résolument expansionniste. En 2017, un taux court terme négatif a été introduit (-0,1%) ainsi qu’une cible à 0% pour le taux d’intérêt à 10 ans. Cette politique ultra accommodante suscite de vives critiques sur la monétisation de la dette publique et l’asphyxie du marché obligataire d’une part , sur la fragilisation des banques nippones d’autre part (faible rentabilité compte tenu de la pente de la courbe des taux d’intérêt). L’objectif d’inflation de 2% n’est pas atteint (+0,5% en 2019). Face au ralentissement économique fin 2019, la BoJ avait envisagé de nouvelles mesures d’assouplissement, finalement décidées en avril 2020 pour contrer les effets de la crise sanitaire du Covid-19. Sur le seul second trimestre 2020, la BoJ a augmenté la taille de son bilan de 8% à 120% du PIB.

 

2) 2ème flèche : un large stimulus budgétaire pluriannuel

La « 2nde flèche » consiste à privilégier à court-terme la relance (3,6% de déficit public en 2019) et viser à moyen-terme un assainissement des finances publiques. Bien avant la crise sanitaire liée au Covid-19, l’objectif d’équilibre du solde primaire avait été repoussé de 2020 à 2025. Le budget 2020/2021 a atteint un niveau record à 102 658 Mds ¥ (~855 Mds €), les dépenses de sécurité sociale représentent à elles seules 34,9% du budget (17,5% en 1990). Pour consolider les finances publiques, une hausse de la taxe à la consommation de 8% à 10% est intervenue le 1er octobre 2019. Cette hausse s’est accompagnée de mesures d’accompagnement pour tenter, en vain, d’éviter un choc récessif sur la consommation des ménages. Fin 2019, face aux incertitudes économiques et au report des Jeux Olympiques, le Gouvernement a approuvé un vaste plan de relance économique (110 Mds€ d’investissements et dépenses publiques), complété en avril puis mai 2020 par deux plans d’urgence Covid-19. Le montant global est colossal à  40% du PIB (dont 10% de mesures budgétaires, qui comprend entre autre une allocation universelle de 100 000 Yen pour tous les résidents). Le déficit public du Japon devrait approcher les 13% du PIB en 2020.


3) 3ème flèche : le gouvernement renforce les réformes structurelles

Le Gouvernement au pouvoir (record de longévité avec 3 mandats) tente d’impulser des réformes structurelles mais les résultats sont encore parcellaires. Pour enrayer le déclin de la population, les autorités tentent d’augmenter le taux de fécondité à 1,8 enfant et de changer la place des femmes dans la société. La réforme votée en 2018 du Work Style est – sur le papier - une véritable révolution des ressources humaines (fin du recours systématique aux heures supplémentaires, réduction de la dualité du marché du travail). La stratégie de croissance se fonde également sur l’innovation pour développer une Société 5.0, qui doperait la productivité grâce à des sauts technologiques. A ce sujet, le Gouvernement a mis à profit ses plans d’urgence Covid-19 pour accélérer la transformation numérique (promotion du télétravail et des services en ligne). Enfin le Gouvernement mise sur « l’ouverture au monde » : ouverture commerciale (accords de libre-échange), tourisme, voire l’immigration même si ce dernier sujet reste très controversé.

 

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