Bilan macro-économique du Japon

 Le Japon vit sa plus longue période de croissance depuis 30 ans. Néanmoins, malgré des assises économiques et financières solides ainsi qu’un policy-mix très expansionniste, la croissance reste modérée et menacée notamment par le déclin démographique. Cette contrainte est un aiguillon qui le pousse aujourd’hui à réinventer un nouveau modèle de croissance économique, voire un nouveau modèle de société.

La croissance réelle du PIB a atteint 1,7% en 2017 (1,4% en nominal), un niveau très supérieur à la croissance potentielle du Japon (0,85%). Le commerce extérieur et l’investissement des entreprises ont été dynamiques tandis que la consommation des ménages s’est redressée. Toutefois, l’économie japonaise se heurte à des contraintes de capacités : la population baisse, les entreprises font face à une pénurie de main d’œuvre. La structure du marché du travail pèse également sur les salaires et la productivité. Enfin, malgré l’excès de liquidité et l’affaiblissement du Yen, l’inflation n’a pas rebondi, laissant les japonais ancrés dans un état d’esprit déflationniste.


I. Le Japon reste la 3ème puissance économique du monde


1) Une puissance économique et financière de 1er plan
Le Japon est la 3ème économie du monde avec un PIB 2017 nominal de 4 864 Mds US$, derrière les Etats-Unis et la Chine. Il affiche également le 2ème excédent courant au monde  et dispose d’un patrimoine financier domestique exceptionnel : 27 000 Mds USD d’actifs financiers, soit près de 6 fois le PIB, en majeure partie détenus par les ménages et investis au Japon. Enfin, le pays se classe au 6ème rang mondial en termes d’investissements directs à l’étranger .


2) Une puissance technologique de 1er plan
Le Japon est le premier fournisseur et exportateur au monde de robots industriels. Il continue d’afficher une position globale de leader dans la recherche  et l’innovation, bien qu’il ait accumulé des retards dans certains domaines (principalement l’électronique grand public), en lien avec le faible développement de la culture entrepreneuriale et un mode de gouvernance conservateur. Le Japon reste néanmoins le 1er détenteur au monde de brevets (en stocks).


II. Une puissance menacée à moyen terme par des défis structurels importants


1) Le déclin démographique pénalise le marché domestique et le marché du travail
Le taux de natalité japonais est l’un des plus bas du monde (1,45 enfant par femme en 2017). La baisse de la population, engagée depuis 2008 (300 000 personnes en moins sur l’année 2017), devrait s’amplifier progressivement pour ramener la population totale de 127 Mi actuellement à 90 Mi en 2060 et 60 Mi en 2100. Le marché du travail japonais se distingue par un quasi plein emploi (2,3% de chômage en octobre 2018) et une pénurie de main d’œuvre  , en dépit d’une hausse significative récente du taux de participation des femmes (69% en 2017 contre 63% en 2012).


2) Un état d’esprit déflationniste
Entre 1997 et 2017,  le Japon a connu 10 années de déflation.  En global, sur la période, l’inflation annuelle a été nulle à 0,05%. On parle d’un état d’esprit déflationniste très ancré depuis l’éclatement de la bulle des années 90. Les salaires moyens ont baissé  sur la période, malgré la pénurie de main d’œuvre. Le marché du travail se caractérise par une forte dualité entre travailleurs réguliers et non-réguliers, en termes de salaires comme de statuts. Le recours à la main d’œuvre immigrée, bien qu’encouragée récemment par le gouvernement, reste entachée d’un tabou majeur. 


3)  Une productivité du travail faible
Avec une productivité horaire de 47 USD/h, le Japon se situe à la 20ème place du classement des pays de l’OCDE. C’est le paradoxe japonais : un bon système éducatif, une forte utilisation des robots mais une faible productivité. Plusieurs freins sont identifiés, parmi lesquels une faible mobilité des salariés, un système de rémunération fondé sur l’ancienneté, une culture du service et un manque de concurrence pour les entreprises de ce secteur, qui opèrent sur des marchés protégés. Enfin, la période déflationniste n’a pas été propice à un redressement de la valeur ajoutée créée.


4) La dette publique la plus élevée des pays de l’OCDE à 240% du PIB
La dette publique brute du Japon a augmenté de 69% à 240% du PIB entre 1990 et 2017. Cette hausse s’explique par la diminution des recettes fiscales, en raison de chocs successifs (éclatement de la bulle des années 90, crise financière de 98, séismes) et de mesures d’allègement de la fiscalité directe destinées à soutenir les ménages et les entreprises. La part des dépenses de sécurité sociale est également passée de 17,5 à 33,7% du total entre 1990 et 2018.


III. Le programme des Abenomics depuis 2012, destiné à doper une croissance potentielle trop faible 

1) 1ère flèche : Une politique monétaire très accommodante
La Banque du Japon poursuit sa politique monétaire expansionniste d’achats massifs d’actifs (QQE ). Un taux négatif (-0,1%) a été introduit début 2017 sur certains dépôts. Fin 2017, la banque centrale a décidé l’adoption d’une cible à 0% pour le taux d’intérêt à 10 ans , ce qui a permis de maintenir efficacement des taux d’intérêt très bas mais soulève des critiques sur la monétisation de la dette, l’asphyxie du marché obligataire et la fragilisation des banques .  Sur le front de l’inflation, le bilan est moins favorable. Une inflexion de la politique monétaire accommodante ne sera envisagée que si l’inflation dépasse durablement l’objectif fixé (mais jamais atteint jusqu’ici) de 2% d’inflation.


2) 2ème flèche : un large stimulus budgétaire pluriannuel
La « 2nde flèche » des Abenomics consistait à privilégier à court-terme la relance (4,2% de déficit public) et viser à moyen-terme une trajectoire d’assainissement des finances publiques. L’objectif d’équilibre du solde primaire  a été officiellement repoussé de 2020 à 2025. Le budget 2018 atteint un niveau record : 97 713 Mds ¥ (770 Mds €). Les dépenses budgétaires incompressibles représentent désormais 73,4% du total (service de la dette, sécurité sociale, dotations aux collectivités territoriales). Pour assurer une meilleure couverture des dépenses publiques appelées à rester très élevées, le gouvernement a décidé une hausse de la TVA de 8% à 10% en octobre 2019 mais devra prendre des mesures d’accompagnement pour éviter le choc récessif provoqué par la précédente hausse de 2014.
 
3) 3ème flèche : le gouvernement renforce les réformes structurelles
L’accent est mis sur les réformes structurelles mais les applications concrètes sont encore parcellaires. Pour enrayer le déclin de la population, les autorités veulent augmenter le taux de fertilité à 1,8 enfant par femme et changer la place des femmes dans la société. La réforme votée en 2018 du Work Style est une véritable révolution des ressources humaines, qui vise également à réduire la dualité du travail (près de 40% des employés au Japon sont en contrat non-réguliers – contrats peu rémunérés et moins protecteurs- ce qui induit une allocation peu efficace de la force de travail) et mettre fin au recours systématique aux heures supplémentaires. La stratégie de croissance se fonde également sur le renforcement de l’innovation pour développer une Société 5.0, qui permettrait d’améliorer la productivité du pays grâce à des sauts technologiques. Enfin le 3ème enjeu des réformes structurelles consiste en « l’ouverture au monde »  à travers l’ouverture commerciale (négociation d’accords de libre-échange pour accroître les débouchés du pays), le tourisme, voire l’immigration.

 

Conclusion : alors que le niveau de la dette publique va rapidement contraindre la politique budgétaire de relance, que les marges de manœuvre de la Banque du Japon semblent désormais limitées, que les prévisions de croissance du Japon s’élèvent à seulement +1,1% en 2018, +0,9% en 2019, le temps presse. Des réformes profondes sont mises en œuvre  par un gouvernement qui détiendra le record de longévité après le 3ème mandat de Shinzo Abe mais ces réformes structurelles devront porter leurs fruits rapidement pour faire face au déclin démographique déjà avancé.

  

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