Innovation en Israël

L’écosystème israélien de l’innovation a poursuivi sa croissance en 2018, les levées de fonds des startups atteignant une fois de plus un niveau record (6 Md$). Les limites que beaucoup d’experts voyaient peser sur son évolution (manque de capital humain, diminution de l’intérêt des investissements étrangers, crise éventuelle des valeurs techs) ne semblent pas être entrées en jeu à ce jour. L’Autorité israélienne de l’innovation recommande la mise en place d’une stratégie nationale pour l’IA.

  • En 2018, l’écosystème israélien poursuit sa croissance

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L’année 2018 a vu l’établissement d’un nouveau record pour les levées de fonds des startups israéliennes, dont le montant cumulé a atteint 6 Md$, soit 16% de plus qu’en 2017. Le nombre d’acquisitions de startups israéliennes a quant à lui diminué de 20% par rapport à l’année précédente. Bien que le montant cumulé des exits de 2018 soit évalué à 12,6 Md$, il est à son niveau le plus bas depuis 2014 pour ce qui concerne les opérations inférieures à 1 Md$.

Source : IVC-Meitar Exit report 2018

Ces chiffres tendent à montrer que la croissance de l’écosystème israélien se poursuit, malgré les inquiétudes d’une partie des acteurs de l’écosystème quant à la soutenabilité de cette croissance, qui dépend à la fois de la disponibilité des talents et du flux des investissements étrangers.

Plus de 350 multinationales étrangères, principalement américaines, ont installé des activités de R&D en Israël. Dans leur ensemble, ces centres contribuent à 40% de la dépense de R&D civile et emploient davantage de personnel de R&D que l’ensemble des startups réunies. Si le nombre et la diversité des acteurs présents en Israël sous cette forme continuent d’augmenter, on observe, en 2018 comme en 2017, un net ralentissement des nouvelles ouvertures de tels centres de R&D.  

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Source : Start-up Nation Central, The State of Israeli Ecosystem in 2018

  • L’évolution de l’écosystème épouse la tendance mondiale de concentration

Le venture capital évolue à l’échelle mondiale (PwC, MoneyTree™ Report Q4 2018) : la taille moyenne des fonds est en augmentation, ainsi que celle des levées de fonds. En Israël, entre 2014 et 2018, la taille médiane des levées de fonds au stade amont (seed ou moins) a plus que doublé, passant de 1 M$ à 2,3 M$, tandis que la taille médiane au stade avancé est passée de 12 M$ à 18 M$.

Le nombre de levées de fonds dites de « série A », qui avait connu une très forte hausse en 2014-2016, diminue en 2017-2018. En 2018, il y a eu 21 % de série A en plus par rapport à 2014, avec une valeur médiane en augmentation de 68 %, à 6,5 M$ et un investissement total qui s'est élevé à près de 950 M$. Les séries B ont connu une hausse spectaculaire de la valeur médiane des transactions, de 10 M$ en 2014 à 17,5 M$ en 2018. Leur nombre est également passé de 49 en 2014 à 80 en 2018, soit une augmentation de 63 %.

Plus de 430 investisseurs professionnels sont présents en permanence en Israël, dont 23 % ne sont pas israéliens. Seize nouveaux investisseurs se sont installés  en Israël en 2018, dont RED Capital Partners, la première société de VC à investir dans des sociétés dirigées par des femmes entrepreneurs ou Playtika Growth Investments. La participation des business angels a considérablement diminué, passant de 29 % en 2014 à 17 % en 2018, ce qui reflète aussi une tendance mondiale.

Au total, 6600 startups sont actives dans l’écosystème et 55% d’entre elles comptent entre 1 et 10 employés. Le nombre de créations de startups est en légère baisse : après plusieurs années supérieures à 1000 créations, seules 770 ont été fondées en 2017, et la même tendance s’observe pour 2018. Enfin, la différence entre le nombre de sociétés créées et le nombre de sociétés fermées a diminué au point qu’elle laisse entrevoir une stabilisation du nombre de startups dans l’écosystème.

 

  • L’intelligence artificielle est désormais omniprésente

Bien que le degré de sophistication des technologies d’intelligence artificielle (IA) utilisées ou développées par les startups soit extrêmement variable, force est de constater qu’elles sont omniprésentes dans les produits des startups ayant levé des fonds en 2018, quel que soit leur marché cible. Comme l’illustre le tableau de répartition des levées de fonds élaboré par Startup Nation Central[1] (cf. ci-dessous), l’IA est de loin la technologie qui attire le plus les investisseurs, devant l’internet des objets et les capteurs (IoT). Sur un plan sectoriel, la santé, la cybersécurité, la fintech se distinguent parmi les marchés les plus dynamiques, dans le prolongement de l’année précédente.

La place prépondérante de l’IA fait l’objet d’une attention particulière dans le rapport 2018-2019 de l’Autorité israélienne de l’innovation. Celle-ci y est considérée une « general purpose technology » : le développement de l’IA doit s’envisager comme un changement technologique radical et capable d’affecter tous les secteurs de l’économie.

Dans ce contexte, le rapport de l’Autorité de l’innovation appelle tant le gouvernement que les universités et les entreprises à se rassembler autour de la vision et de la stratégie de l'intelligence artificielle, qui permettrait en outre de faire face aux défis spécifiques de l’économie israélienne. L’Autorité de l’innovation recommande à ce titre que la puissance publique joue un double rôle d’encouragement et de régulation face aux multiples défis liés à l’IA, notamment en :

  • renforçant les infrastructures de recherche liées à l’IA et mieux faire le lien entre monde académique et monde de l’entreprise, faire des universités israéliennes des centres d’excellence dans ce domaine.
  • développant le capital humain nécessaire dans ce domaine (plusieurs types de profils sont identifiés : des personnes avec des compétences en data science, des personnes ayant une bonne compréhension des techniques de l’IA et du machine learning, des chercheurs expérimentés, etc.).

En termes de secteurs d’application, celui de la santé est désormais identifié comme une opportunité majeure pour Israël. La médecine personnalisée s'impose de plus en plus dans l'industrie biopharmaceutique mondiale. L'innovation en biologie et génétique, associée aux développements en IA a le potentiel de changer les processus de développement des médicaments, ainsi que les modes de traitement et de suivi. Le Premier ministre israélien voit dans le secteur de la santé le nouveau champ de conquête de la tech israélienne, après la cyber-sécurité et la smart mobility, dont le potentiel de marché et de rayonnement pour Israël serait, selon lui, autrement plus important.

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Source : Start-up Nation Central, ibid.

 

  • Les principaux défis de l’innovation israélienne demeurent

A/ Le secteur high tech israélien fonctionne en vase clos

Israël excelle à « créer » de l’innovation mais ne parvient pas à la diffuser dans l’ensemble de son économie. Si la qualité des institutions de recherche scientifique, le volume de dépenses en R&D dans le secteur privé, le nombre de brevets rapporté à la population et l’importance des investissements étrangers en faveur de la technologie placent Israël parmi les pays les plus innovants, cette innovation ne bénéficie pas à l’ensemble des entreprises ni de la population.

Parmi les causes possibles, on peut relever le manque d’efficacité économique des secteurs traditionnels, qui découle de taille de l’économie israélienne, de la concentration desdits secteurs et du manque de présence internationale dans ceux-ci. Dans son rapport 2018-2019, l’Autorité israélienne de l’innovation considère urgent et important de faire évoluer les liens entre les entreprises high tech et les autres. À cette fin, elle développe en 2019 plusieurs initiatives sectorielles en coordination avec les différents ministères concernés (transports du futur, fintech, énergie et technologie de l’environnement).

B/ La pénurie de talents et la concentration géographique des emplois sont un frein à la croissance et l’extension de l’écosystème

L’Autorité de l’innovation estime qu’il existe à l’échelle l’écosystème israélien une pénurie d’environ 10 000 ingénieurs et commerciaux par an. Cette pénurie serait la limite principale au développement futur de l’écosystème. La concurrence pour le recrutement des talents est extrêmement rude : les salaires de la high tech croissent de plus de 7% par an (dans un contexte d’inflation nulle) et son plus de deux fois et demi supérieurs à la moyenne de l’économie. Les multinationales étrangères, à travers leur présence de plus en plus extensive dans la R&D locale, jouent de ce point de vue un rôle néfaste puisqu’elles sont responsables de l’accroissement de la demande. Ces thèmes, largement développés dans le rapport émis par l’autorité l’année précédente, sont repris de manière moins substantielle en 2019. Les initiatives publiques pour faire face à ce problème restent cependant, à ce jour, limitées.

Par ailleurs, 75% de tous les emplois dans les industries de haute technologie d'Israël sont situés au centre du pays et entre 2015 et 2017, 70 % de l'augmentation des emplois de haute technologie sont concentrés à Tel Aviv. De plus, les salaires périphériques sont inférieurs de 30% aux salaires moyens du centre du pays. Des initiatives privées et publiques existent déjà pour renforcer l’écosystème high tech dans les grandes villes, par exemple autour de Haifa, Beer Sheva ou Jérusalem. La diversité au sein du secteur reste un sujet de préoccupation, les hommes juifs de moins de 45 ans y restant largement surreprésentés (à titre d’exemples, les femmes ne représentent que 7% des fondatrices et CEO de startups, les arabes israéliens, seulement 2 à 3% des emplois alors qu’ils forment 20% de la population générale).

C/ Le secteur pourrait être plus vulnérable aux évolutions du contexte international

2018 a vu de nombreux bouleversements dans « l’ordre mondial », facteurs d’incertitude pour l’économie israélienne. Les Etats-Unis ont entrepris à la fois d’importantes réformes fiscales, et une guerre commerciale avec la Chine. Dans l’Union européenne, la réglementation sur les entreprises de technologie se renforce. Ces différentes évolutions ont un impact fort sur l’écosystème israélien, qui est dépendant du marché américain et, de manière moins prononcée, des marchés chinois et européens.

Par ailleurs, la concurrence entre les différents pôles d’innovation à l’échelle mondiale se renforce, que ce soit via les pays émergents, des hubs tels que Singapour ou des pays européens dont l’écosystème d’innovation se développe rapidement. Dans ce contexte, Israël perd en partie son exclusivité de Silicon Valley eurasienne et donc l’attrait spécifique qu’elle générait chez les investisseurs. Dans ce contexte, E. Kandel, président de l’ONG Start-up Nation Central, considère qu’Israël doit accroître encore son exposition internationale.

 

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[1] ONG financée par des donateurs, principalement américains, dont la mission est la promotion d’Israël à travers celle de son écosystème d’innovation. Elle entretient à cette fin une des cartographies les plus détaillées et à jour de l’écosystème.

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