Présentation de l’économie irlandaise

Avec une population de 4 700 000 habitants et un PIB de 347 Mds€ en 2019, l’Irlande présente une économie à la dualité de plus en plus marquée entre multinationales (principalement américaines) et entreprises « indigènes ». Profitant de la reprise du commerce mondial, le pays a de nouveau enregistré des taux de croissance soutenus à partir de 2014 et pu ainsi sortir de la pire crise financière de son histoire récente. Son économie domestique demeurant très exposée à la pandémie de COVID-19 et intégrée avec celle du Royaume-Uni, l’Irlande voit à présent approcher avec anxiété l’échéance du Brexit.

Pré-COVID, l’Irlande bénéficiait d’une croissance dynamique et du retour au plein-emploi

Le modèle économique irlandais s'est mis en place dans les années 1990, durant la période dite du « tigre celtique », qui a permis la convergence accélérée de l’Irlande avec les autres économies de la zone euro grâce à des taux de croissance annuels compris entre 4,5% et 6,5%. Dès le début des années 2000, cependant, ce dynamisme conjugué au développement rapide du crédit a alimenté une bulle immobilière ainsi qu’une hausse généralisée des coûts et des salaires. L’éclatement de cette bulle fin 2007, aggravé par le déclenchement de la crise financière mondiale en septembre 2008, a plongé l’Irlande dans une profonde récession, contractant son PIB de près de 20% en deux ans. Contrainte de restructurer et de recapitaliser ses banques avec l’aide des institutions financières internationales, l’Irlande a dû mettre en œuvre des mesures de consolidation budgétaire drastiques.

Après quatre années en demi-teinte (2010-2013), l’économie irlandaise a de nouveau accéléré à partir de 2014. En 2015, le taux de croissance réelle du PIB a officiellement dépassé les 25% mais ce chiffre record reflète avant tout les problèmes méthodologiques que soulève, dans le cas d’une économie ouverte et relativement petite, la prise en compte de l’activité des firmes multinationales (FMN). Pour des raisons fiscales, ces dernières rapatrient en Irlande une part importante de leurs profits mondiaux, sans véritables retombées pour l’économie locale. Pour autant, indépendamment de ces distorsions, les signes de reprise de l’économie irlandaise pré-COVID sont tangibles. En 2019, le PIB irlandais enregistrait sa dixième année de croissance consécutive à 5,6%, après 8,2% en 2018 et 7,2% en 2017. L’économie domestique (hors FMN) s’est elle aussi installée sur une tendance de croissance soutenue – estimée à 3,2% en 2019 sur la base du GNI* (Produit National Brut modifié, mesure alternative au PIB corrigée de l’effet des FMN) – et principalement portée par la consommation des ménages et le redémarrage de la construction. Le retour au plein emploi avec un taux de chômage à 4,8% de la population active en février 2020 (vs 16,1% en février 2012) et la progression des salaires viennent confirmer ce constat. Aussi, l’Irlande continue de bénéficier d’un important dynamisme démographique et de l’afflux des investissements étrangers.

Sur le plan de la politique intérieure, la mise en place du gouvernement de coalition – formé récemment suite aux élections générales du 8 février 2020 – entre les deux premières forces politiques du pays, le Fine Gael et le Fianna Fáil, auxquelles s’ajoutent The Green Party, fait désormais du Sinn Féin le grand parti d’opposition. Depuis l’arrivée au pouvoir de la coalition gouvernementale, la gestion de la crise de COVID-19 et du Brexit – principales incertitudes pesant sur les perspectives économiques du pays – occupent le haut de l’agenda politique.

Ce tableau positif est nuancé par des défis majeurs à court et moyen terme liés à l’impact économique de la COVID-19 et du Brexit, ainsi qu’à plus long terme en raison d’une saturation des infrastructures irlandaises

Le contexte actuel est aujourd’hui très incertain en Irlande, sur fond d’hypothèses parmi les plus pessimistes tant sur l’évolution de la pandémie de COVID-19 que du Brexit. Selon les prévisions officielles du ministère des finances, la contraction de l’économie irlandaise résultant de la crise sanitaire ressort à -2,4%. Si la récession paraît relativement faible en comparaison européenne, la consommation s’est toutefois fortement contractée et l’impact sur le marché de l’emploi reste préoccupant, avec un taux de chômage qui s’établit à 20,2% en octobre 2020 si l’ensemble des bénéficiaires de l’allocation spécifique mise en place en réponse à la crise sanitaire (« Pandemic Unemployment Payment » ou PUP) au sein des chômeurs était pris en compte. De plus, l’impact de la crise est inégal selon les secteurs et renforce la dualité de l’économie irlandaise. La pandémie a ouvert de nouvelles opportunités de marché pour les TIC ou encore la production manufacturière dans les secteurs pharmaceutiques et chimiques (essentiellement les FMN), tandis que celle des entreprises « indigènes » (traduit de l’anglais : « indigenous enterprises ») peine à retrouver son niveau d’avant-crise. Côté Brexit, l’imprévisibilité des négociations qui se tiennent actuellement sur les relations futures entre l’Union européenne (UE) et le Royaume-Uni renforce la possibilité d’un « no-deal » qui affecterait substantiellement les chaines d’approvisionnement et les exportations agroalimentaires de l’Irlande, et ce en raison du rétablissement des droits de douane et des contrôles aux frontières dès le 1er janvier 2021. Au total, l’écart se creuse entre, d’une part, le secteur des FMN très productives, évoluant dans des secteurs de pointe, peu dépendantes du marché irlandais et peu exposées à la pandémie ou au Brexit et, d’autre part, les entreprises de l’économie locale moins productives, positionnées dans des domaines plus traditionnels (agroalimentaire, tourisme, construction, industrie légère) et principalement actives sur les marchés irlandais et britanniques.

À ces chocs à court terme, s’ajoute un défi structurel lié à la saturation des infrastructures dans les domaines du logement, du transport, de la santé et de l’éducation. En matière de logement, par exemple, l’accroissement du parc immobilier progresse moins vite que celui de la population et l’écart se creuse de façon significative depuis près de quinze ans. Si les prix immobiliers commencent à ralentir depuis mi-2018, ils ont augmenté de +34% entre 2015 et 2019. Le nombre de logements à construire serait de 49 000 par an jusqu’en 2050 pour couvrir la croissance démographique, soit 1 500 000 de logements en trente ans. Plus de dix ans après l’éclatement de la bulle immobilière, l’absence de surchauffe du côté du crédit bancaire écarte a priori le risque d’une nouvelle bulle ; la banque centrale ayant resserré à plusieurs reprises les règles prudentielles applicables au marché hypothécaire. Mais la crise du logement n’en fait pas moins l’objet d’une couverture médiatique quotidienne qui a été au cœur des débats lors de la dernière campagne électorale.

L’amélioration conjoncturelle des finances publiques et l’assainissement du système financier irlandais appellent un suivi rigoureux en période de crise et d’endettement public

La croissance soutenue de l’activité économique, la faiblesse des taux d’intérêt et, surtout, la progression exceptionnelle de la collecte de l’impôt sur les sociétés (IS) – qui a plus que doublé entre 2015 et 2018 grâce à la relocalisation en Irlande des actifs de FMN – ont permis de poursuivre, sans mesures supplémentaires, la réduction du déficit public. Mi-2016, l’Irlande est ainsi, conformément au calendrier prévu, sortie officiellement de la procédure pour déficit public excessif du Pacte de Stabilité et de Croissance (PSC). Pour la deuxième année consécutive, le pays enregistrait un excédent budgétaire en 2019 (+0,5% du PIB). La collecte de l’IS a été meilleure que prévue (+4,8% par rapport à 2018) et cette situation devrait se poursuivre en 2020 malgré la crise actuelle. Toutefois, l’augmentation des dépenses publiques en raison des mesures prises pour faire face à la pandémie, essentiellement en matière de santé et de protection sociale, pourrait creuser le déficit estimé à -21,6 Mds€ en 2020, soit -6,2% du PIB ou -10,7% du GNI*. Quant à la dette publique, elle s’élevait à 57% du PIB en 2019 et pourrait atteindre 62,6% du PIB ou 108% du GNI* en 2020. Au total, l’Irlande présentait le ratio dette publique/ habitant le plus élevé de l’UE en 2019 (44 000€).

Enfin, les banques irlandaises sont entrées dans la crise sanitaire avec plus de résilience qu’avant la crise financière en raison des efforts poursuivis au niveau de l’assainissement de leurs bilans. Si le taux de prêts non performants (PNP) s’établissait à 4,6% en Irlande au 2ème trimestre 2019 (contre 3% en moyenne dans l’UE), ce dernier demeure toutefois une priorité dans la supervision du secteur bancaire du fait de la pandémie et des craintes associées autour de sa recrudescence. Les ménages irlandais ont quant à eux substantiellement réduit le poids de l’endettement dans leur revenu disponible mais ce ratio, qui s’élevait à 119,8% au 1er semestre 2019, reste le cinquième plus élevé en comparaison européenne. À l’inverse des ménages, la dette des entreprises est relativement peu élevée, reflétant la peur du risque liée notamment aux incertitudes du Brexit. Les besoins en liquidité des PMEs sont néanmoins importants en raison des difficultés de trésorerie résultant de la crise sanitaire. La généralisation des programmes de prêts garantis par l’État comme outil de politique économique en réponse aux chocs de cette dernière décennie, qu’il s’agisse de la crise financière de 2008, du Brexit ou encore de la COVID-19, pourrait en outre augmenter le risque d’exposition des finances publiques irlandaises.

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