Situation macroéconomique de l’Espagne

Après un épisode récessif de 4 ans (2009-2013, excepté 2010), au cours duquel le PIB espagnol s’est contracté de 8,9 % en volume, l’Espagne a retrouvé le chemin de la croissance en 2014 avec des taux supérieurs à 3 % jusqu'en 2017. La croissance a ralenti en 2018 (+2,6%), mais le différentiel par rapport à la zone euro (+1,9%) demeure nettement favorable à l'Espagne.

1. Situation macroéconomique : en 2018, la reprise économique se maintient en Espagne malgré une situation encore fragile sur le marché du travail.

En 2018, le taux de croissance du PIB est resté vigoureux mais a légèrement ralenti par rapport aux trois années précédentes. Les pertes de compétitivité, ainsi que certains facteurs transitoires (prix du pétrole, moindre dynamisme de la zone euro, appréciation  de l’euro) ont pénalisé les exportations, qui ont fortement décéléré (+1,7 % après +5,2 %). Le maintien du rythme de créations d’emplois (soutenu en partie par les politiques de remplacement des fonctionnaires) et les mesures expansionnistes du Budget 2018 (hausse des retraites et salaires publics) ont alimenté la consommation. L’investissement a progressé, tiré par la construction. La demande domestique est ainsi restée dynamique (contribution de +2,9 p.p. à la croissance annuelle, comme en 2017).

Depuis le T1 2014, 2,6 millions d’emplois en équivalent temps plein ont été créés et le taux de chômage atteint 14,1 % au T1 2019 (données CVS, calculs DG Trésor). Le redressement du marché du travail est sensible, puisque l’Espagne avait affronté une destruction nette de près de 3 millions d’emplois entre 2009 et 2013, et le taux de chômage a atteint 26%. Néanmoins, trois éléments restent préoccupants : la précarité des travailleurs espagnols (26% des contrats sont à durée déterminée au T1 2019), la situation des jeunes (35% des moins de 25 ans sont au chômage au T1 2019) et la proportion de chômeurs de longue durée (41 % des chômeurs recherchent un emploi depuis plus d’un an).

Les pressions déflationnistes enregistrées au cours des trois années précédentes se sont dissipées dès la fin de 2016, notamment en raison de la remontée du prix des matières premières et du redressement de l’inflation sous-jacente (hors produits alimentaires non élaborés et énergie), qui demeure stable aux alentours de 1% depuis. L'IPC varie en moyenne de +0,9 % en 2018, après +2,0 % en 2017.

L’activité devrait continuer à ralentir progressivement et maintenir un différentiel positif de croissance par rapport à la zone euro. La DG Trésor table sur une croissance de +2,3 % en 2019, en ligne avec les prévisions du gouvernement espagnol (+2,2 %), contre une croissance de +1,3 % pour la zone euro (cf. tableau 1). Portée par les mesures expansives du gouvernement Sanchez et par la poursuite des créations d’emplois, la consommation privée devrait rester vigoureuse quoiqu’en ralentissement progressif, dans un contexte de maturité du cycle.

Plusieurs risques pourraient peser sur l’activité à court et moyen terme.  Au niveau interne, les risques politiques (émergence de l’extrême droite, hausse des tensions en Catalogne et fragmentation parlementaire) se sont en partie dissipés avec la victoire de Pedro Sánchez le 28 avril, mais des incertitudes persistent concernant les accords pour son investiture et l’enkystement des tensions en Catalogne. La montée du protectionniste au niveau global  constitue également un aléa important. Le rythme de créations d’emplois pourrait décélérer au-delà des prévisions dans un contexte d’output gap positif et d’incertitudes sur les possibilités d’insertion des derniers chômeurs. En outre, l’endettement de l’économie demeure élevé et l’Espagne est de ce fait vulnérable à une détérioration des conditions de financement.

2. Le déficit commercial se creuse ; la France est le premier client de l’Espagne et son second fournisseur.

En 2018, selon les données provisoires des douanes espagnoles, le déficit commercial espagnol s’est dégradé par rapport à l’année antérieure, pour atteindre -33,8 Md€[1] (cf. tableau 2). Cette détérioration résulte d’une croissance des importations en valeur (+5,4 % a/a) plus soutenue que celle des exportations (3,2% a/a), du fait notamment du dynamisme de la demande interne et de la hausse du cours du pétrole. Les exportations espagnoles, en progression chaque année depuis 2009, atteignent un pic historique en 2018, dépassant 285 Md € de biens exportés. La situation commerciale hors énergie s’est dégradée à -8,7 Md € en 2018 (contre -5,6 Md € pour 2017).

Selon les douanes françaises, l’excédent commercial de la France envers l’Espagne s’élève à 1,2 Md € en 2018 (contre 0,4 Md € en 2017). La croissance des exportations françaises en Espagne (+5,3 % a/a) est plus soutenues que celle des importations, en décélération sur la période (+3,2 % a/a). Cette amélioration de notre excédent repose en grande partie sur le dynamisme des exportations en aéronefs et engins spatiaux et en véhicules automobiles, celles-ci contribuant à la réduction de notre solde déficitaire en matériels de transport. La France est le premier client commercial de l’Espagne et son second fournisseur, derrière l’Allemagne.

En 2017, l’Espagne se positionne comme le 15e pays récepteur d’IDE et le 15e investisseur mondial. La France investit en Espagne pour la troisième année consécutive, après un désinvestissement en 2014. Le flux d’IDE français en Espagne s’établit à 0,5 Md € en 2017 (le stock atteignant 48,2 Md€), un chiffre bien inférieur à celui de l’année antérieure (4,2 Md €). L’Espagne concentre 4,0 % du stock mondial d’IDE français, ce qui en fait le 8e récepteur d’investissement français. La France est le 4e investisseur en Espagne derrière les Pays-Bas, le Luxembourg et le Royaume-Uni mais devant l’Allemagne.

D’après les données de l’enquête OFATS réalisée par l’INSEE, 2 538 entreprises françaises sont implantées en Espagne en 2016 (contre 1 899 l’année précédente)[2], générant un chiffre d’affaires de plus de 96 Md € et employant près de 350 000 personnes. En 2017, 8 entreprises françaises apparaissent dans le top 100 des entreprises en Espagne en termes de chiffre d’affaires. Elles se distinguent dans les secteurs de la grande distribution (Carrefour, Auchan, Décathlon, Leroy Merlin), de l’automobile (Renault, Peugeot Citroën, Michelin) et des télécommunications (Orange).

3. Situation budgétaire : le déficit s’est établi à 2,5 % du PIB et l’Espagne sortira de la procédure de déficit excessif, mais la dette publique reste élevée.

Pedro Sánchez a pris par décret plusieurs mesures expansives, malgré le rejet parlementaire du Budget. La non-approbation du projet de loi de finances a écarté la mise en œuvre de plusieurs mesures visant à augmenter les recettes (augmentation de la fiscalité des grandes entreprises et des patrimoines et création de deux taxes sur les géants du numérique et sur les transactions financières). Toutefois, plusieurs des mesures de dépense symboliques ont déjà été prises par décrets avant les élections[3] : augmentation des retraites (+1,6 % en général et +3 % pour les plus basses), des salaires des fonctionnaires (+2,5 %) et du salaire minimum interprofessionnel (+22,3% à 900 € mensuels[4]).

La Commission a recommandé la sortie de l’Espagne de la Procédure de déficit excessif au terme de l’exercice 2018 (-2,5 % du PIB d’après Eurostat). Concernant les prévisions de déficit pour 2019, le rejet du budget devrait se traduire par un déficit de l’ordre de 2,3 % du PIB selon les prévisions de printemps de la CE. Le gouvernement a présenté une nouvelle trajectoire de déficit dans son Programme de Stabilité (2019 : -2,0 % ; 2020 : -1,1 % ; 2021 : -0,5 %) moins contraignante que celle du PStab 2018 et prévoit de mettre en place en 2020 les mesures d’augmentation des recettes que le gouvernement avait essayé sans succès de mettre en place avant les élections (taxes sur les géants du numérique et sur les transactions financières, augmentation de taux d’imposition effectif des grandes entreprises, etc.).

La dette publique a très fortement augmenté ces dix dernières années, passant de 35,5 % du PIB en 2007 à 97,2 % au T4 2018. Les conditions de financement restent favorables pour l’Espagne et le risque de contagion italien ne se concrétise pas pour le moment.

4. Le secteur bancaire semble mieux préparé aux chocs, malgré des niveaux de capitalisation encore inférieurs à la moyenne européenne.

Le secteur bancaire affiche des résultats en hausse en 2018, à l’exception de Banco Sabadell[5]. La marge d’intérêt agrégée des six principales banques espagnoles est restée globalement stable au cours de l’année (63,6 Md €) et résiste bien à l’environnement de taux bas. Le bénéfice agrégé de ces banques s’établit à 16,7 Md € (+22 % g.a.). Le ROE (return on equity[6]) atteint 8,2 % (+0,6 p.p.). Par ailleurs, l’État espagnol, à travers le FROB (fonds de restructuration bancaire espagnol), a pris la décision de fusionner en 2017 Bankia et BMN. L’Exécutif, aujourd’hui détenteur de 60,6 % du capital de Bankia, a prolongé de deux ans le délai de privatisation – jusque fin 2021 – afin de garantir le meilleur retour possible pour les fonds publics investis dans le sauvetage.  

L’assainissement des bilans des banques progresse mais le taux de prêts non performants (NPL) demeure élevé. Il est en nette amélioration et s’élève à 5,7 % en mars 2019 selon la Banque d’Espagne (13,6 % en 2013)[7]. Les grands acteurs du secteur ont poursuivi l’assainissement de leur bilan – notamment via la vente de leur portefeuille d’actifs immobiliers à des fonds d’investissement. Dans un contexte marqué par l’intense désendettement du secteur privé, le volume d’encours de crédit s’est replié de 1,2 % en 2017, même si les banques espagnoles semblent plus enclines à ouvrir le robinet du crédit (+5,8 % en 2017 après -13,9 % en 2016), au profit surtout des entreprises les plus productives et les moins endettées.

Les quatre principales banques (Santander, CaixaBank, BBVA et Sabadell) ont passé le stress test de l’Autorité bancaire européenne. La résistance des entités espagnoles face à des chocs adverses serait supérieure à celle de leurs homologues européennes : leur niveau de capital se dégraderait moins en raison d’un taux de rentabilité plus élevé, qui leur permettrait d’absorber plus rapidement les chocs.

Néanmoins, les niveaux de capitalisation des banques espagnoles demeurent inférieurs à la moyenne européenne (10,1 % CET 1 fully loaded). Le vice-président de la BCE, Luis de Guindos, a ainsi appelé les banques dont le niveau de capitalisation est inférieur à 9 % en cas de chocs à renforcer leur niveau de capitalisation, malgré les résultats favorables des stress tests.

Par ailleurs, l’Exécutif espagnol a acté par décret royal en mars dernier la création de l’ « Autorité Macroprudentielle - Conseil de stabilité financière » (Amcesfi) dont l’objectif est d’analyser les risques et d’émettre des recommandations vis-à-vis du secteur financier.



[1] En 2017, celui-ci atteignait -26,3 Md € selon les données définitives des douanes espagnoles.

[2] A noter que 2 384 filiales contrôlées par des entreprises françaises ont été identifiées en 2017 par la banque de données ORBIS.

[3] Le précédent Projet de loi de Finances n’a été approuvé qu’en juin 2018. Plusieurs mesures expansionnistes, notamment la baisse de l’impôt sur les revenus et les hausses des retraites et des salaires des fonctionnaires, ont été mises en place depuis.

[4] En 14 versements annuels.

[5] La banque a fait face à des problèmes informatiques de grande ampleur causés par la migration de la plateforme de sa filiale britannique TSB.

[6] Il s’agit du rapport entre le résultat net et les capitaux propres de l’entité.

[7] Le taux de créances douteuses des banques espagnoles demeure néanmoins très éloigné du niveau d’avant-crise (1 %), bien qu’en nette amélioration.

 

 

 

 

Annexes

 

        Tableau 1 – Prévisions macroéconomiques de la DG Trésor

image

 Source : Trésor-éco nº237. Mars 2019

 

Tableau 2 - Montants et variations des échanges commerciaux espagnols depuis 2015, en valeur

 

2016

2017

2018

Montants

(Md €)

Variation

(Md €)

Montants

(Md €)

Variation

(Md €)

Montants

(Md €)

Variation

(Md €)

Total

Exportations

256,4

6,6

276,1

19,7

285,0

8,9

Importations

273,8

-1,0

302,4

28,6

318,9

16,5

Solde

-17,4

7,6

-26,3

-8,9

-33,8

-7,5

Total

hors

énergie

Exportations

242,6

5,4

256,3

13,7

262,4

6,1

Importations

243,3

7,0

262,0

18,7

271,2

9,2

Solde

-0,8

-1,6

-5,6

-4,8

-8,7

-3,1

Source : Douanes espagnoles. Données provisoires pour 2018.

 
Publié le