Situation économique et financière de la Biélorussie

Appartenant à la tranche supérieure des pays à revenu intermédiaire (PIB par habitant de 6 658 USD en 2019), la Biélorussie connaissait un ralentissement de son activité avant 2020 du fait en particulier d’un modèle économique fragilisé par la « manœuvre fiscale » de la Russie. La Biélorussie, qui n’a pas pris de mesures sanitaires significatives en réponse à la crise de la Covid 19, connaitrait un recul limité de l’activité en 2020. Néanmoins les conséquences de la crise politique toujours ouverte exposent la Biélorussie à des risques macroéconomiques très significatifs et les options de politique économique sont fortement contraintes.

 

Un modèle économique fragilisé

  • L’économie de la Biélorussie était en ralentissement avant la crise de 2020. La croissance du PIB a nettement ralenti en 2019 atteignant 1,2%, après 3,1% en 2018 et 2,5% en 2017. L’expansion de l’économie biélorusse est freinée par une emprise considérable de l’Etat qui atteint, à titre d’exemple, 70% en matière de production industrielle. Le poids de l’Etat et des entreprises publiques freine la concurrence, l’investissement, l’innovation et partant la progression de la productivité et du niveau de vie. Les entreprises publiques sont très endettées et peu efficaces.
  • Le cycle économique biélorusse est très fortement corrélé à celui de la Russie. L’économie biélorusse est caractérisée par une très forte ouverture commerciale (taux d’ouverture de presque 70%) qui reflète un très haut degré d’intégration avec la Russie (la Biélorussie est également membre de l’Union économique eurasiatique). En 2019 la Russie absorbait 41% des exportations biélorusses et fournissait 56% des importations biélorusses (avec un déficit commercial de 8,4 Mds USD en faveur de la Russie). 2500 entreprises russes opèrent en Biélorussie et la Russie est le premier investisseur étranger sur place, avec au 1er janvier 2020 un stock d’IDE de 4,5 Md USD soit 32% du total.
  • L’initiation d’une « manœuvre fiscale » par la Russie à partir de 2019 réduit progressivement les bénéfices directs et indirects que la Biélorussie tirait d’un pétrole vendu à prix avantageux. Le modèle économique biélorusse a été structuré autour de la possibilité offerte par la Russie d’importer du pétrole à un tarif avantageux, constituant une subvention indirecte à toute l’industrie et une source de recettes commerciales et fiscales par le biais des activités aval de raffinage. La « manœuvre fiscale » de la Russie consiste à passer graduellement d’ici à 2024 d’un système de taxation des exportations d’hydrocarbures à un système de taxation de la production. Cela induit la fin progressive du pétrole subventionné pour la Biélorussie et des pertes en matière budgétaire et commerciale très significatives. Hors effet compétitivité, l'économie biélorusse pourrait perdre jusqu’à 11 Md USD (d’ici 2024), dont 3 Md USD de pertes budgétaires.

Un recul limité de l’activité en 2020 mais des vulnérabilités externes très significatives

  • En 2020, malgré l’environnement extérieur dégradé (pandémie de Covid 19, récession en Russie, baisse des cours pétroliers), la conjoncture biélorusse a relativement bien résisté, soutenue par la demande interne dans ce pays qui n’a pas pris de mesures sanitaires restrictives en réponse à la crise de la Covid 19, qui a pourtant touché fortement le pays (au 28 décembre 2020, les chiffres officiels dénombraient 188 588 cas et 1394 décès). Si l’économie est entrée en récession au premier trimestre 2020 (PIB en baisse de 0,2%), en lien avec les premiers effets de la crise mondiale et l’arrêt des livraisons de pétrole de la Russie dans un contexte de tensions autour des prix d’approvisionnement, le recul du PIB sur janvier-novembre 2020 est plutôt limité, à - 0,9% en g.a.. Cela est dû, en particulier, à des ventes de détail dynamiques (+2% en g.a,), elle mêmes tirées par une progression du revenu disponible réel des ménages de 4,6% en janvier-octobre 2020 en g.a., selon les chiffres officiels.
  • Le contexte politique qui prévaut en Biélorussie depuis le second semestre 2020 et particulièrement après la tenue des élections présidentielles d’août 2020 a conduit à une forte dépréciation du rouble biélorusse (qui est en flottement contrôlé). A fin décembre 2020, le rouble biélorusse a perdu environ 33% de sa valeur par rapport à l’euro depuis le début de l’année et 22% par rapport au dollar. Cette pression sur le change pose un triple défi :
  1. Le pays (gouvernement, entreprises, banques) est lourdement endetté en devises. La dette externe totale du pays (quasi exclusivement libellée en devises) atteint 66,2% du PIB à fin septembre 2020 ce qui expose le pays à un risque de change significatif
  2. Le système bancaire est fortement « dollarisé » (à la fin du deuxième trimestre 2020, 50% des prêts et 63% du passif des banques étaient libellés en devises), ce qui représente d’un côté un risque de crédit (fragilisation des emprunteurs non couverts contre le risque de change) et de l’autre un risque de liquidité (depuis le mois d’août 2020, les dépôts en devises au sein des banques ont baissé d’environ 1 Md USD). Le secteur bancaire biélorusse (24 banques dont 15 à capitaux majoritairement étrangers, la Russie détenant 20% des actifs du secteur), présentait au 1er juillet 2020 de bons indicateurs en matière de ratio de solvabilité (17%) et de prêts non performants (5%).
  3. L’inflation est repartie à la hausse. Après avoir atteint 5,8% en 2018, l’inflation a diminué à 4,7% en 2019 en g.a. – pour une cible de la Banque centrale de 5%. Sur la période récente, on note une très nette accélération de l’inflation à 6,6% en g.a. en novembre 2020 alors qu’elle était de 5,2% en juin et juillet. Cette progression provient quasi exclusivement de l’inflation sous-jacente (hors produits à prix volatiles). 
  • Les réserves internationales du pays ont connu en 2020 une diminution significative et atteignent désormais un niveau très bas. Les fortes demandes de devises ont entraîné une réduction des réserves internationales du pays et plus particulièrement de leur composante liquide (en excluant l’or) qui a reculé de 30% depuis août et de près de 50% sur un an. Au 1er décembre 2020, les réserves totales (y compris or) représentent 7,4 Md USD dont environ 3 Md USD de réserves liquides, à comparer au niveau mensuel moyen d’importations de biens et services observés sur le premier semestre (2,9 Md USD) ou au montant des tombées de dette publique en 2021 (2,8 Md USD).
  • Le contexte politique actuel fragilise aussi l’économie réelle. Les mouvements de grève dans l’industrie, secteur clé de l’économie (plus de 25% du PIB), lancés au mois d’août, n’ont pas eu d’impact durable sur la production industrielle ; après avoir marqué le pas en août (-0,1% en ga après +1,1% en juillet), celle-ci est retournée en territoire positif à partir de septembre (+4,3% en novembre en ga). Elle demeure néanmoins en baisse de 0,7% en g.a. sur les 11 premiers mois de l’année. Au-delà, même si l’économie biélorusse demeure largement administrée, la situation politique actuelle détériore le climat des affaires et la confiance des acteurs, notamment dans le secteur IT qui constituait un relais de croissance important (mais apport de 0,5 point de croissance en 2019) et qui pourrait souffrir d’une fuite des talents et d’une baisse des investissements. De la même manière, les menaces de sanctions internationales et la suspension des nouveaux programmes de prêts souverains des IFI, en particulier européennes, sont des sources de fragilité supplémentaires pour l’économie.   

Des perspectives économiques mitigées en raison d’une politique macroéconomique sous forte contrainte

  • L’économie Biélorussie est caractérisée des déficits « jumeaux » (courant et public) alors même que les réserves internationales s’épuisent et que les possibilités de financement externe sont fortement réduites. La Biélorussie connait des déficits courant (-1,1% du PIB sur les trois premiers trimestres 2020[1]) et budgétaire (-0,1% du PIB sur janvier-octobre 2020[2]). Si la dette publique reste assez faible, elle devrait passer selon le FMI de 42% du PIB en 2019 et à 51% en 2020. Selon la Banque nationale de Biélorussie, la dette publique externe atteint au 1er octobre 2020 43% du PIB. Alors que les besoins de refinancement du secteur public sont de l’ordre de 2,8 Md USD en 2021 et 3,3 Md USD en 2022, les possibilités de financement externe sont fortement limitées : les principaux bailleurs de fonds multilatéraux ont gelé dans le contexte actuel toute possibilité de financement souverain et les marchés financiers sont une option actuellement trop coûteuse (la Biélorussie avait néanmoins pu émettre en juin 2020 deux euro-obligations en USD pour 1,250 Md USD). Actuellement, seule demeure pour l’essentiel la possibilité d’obtenir des financements de la Russie.
  • A cet égard, la Russie a octroyé en septembre 2020 un refinancement d’1,5 Md USD à la Biélorussie, permettant une stabilisation macro-financière de court terme. Cette enveloppe consiste en deux tranches en roubles, équivalent à 500 M USD chacune, versées en 2020 et 2021 par l’Etat Russe, et d’un prêt en dollars de 500 M USD du Fonds eurasiatique pour le développement. Ce dernier prêt a été officiellement acté le 9 octobre (puis versé) et comporte des conditions préférentielles. Les prêts directement en rouble seront également émis avec des taux avantageux. Par ailleurs, dans le cadre du financement de la construction (par Rosatom) de la centrale nucléaire d’Ostrovets, la Russie a consenti à réduire le taux  du prêt qu’elle a accordé à la Biélorussie et à décaler la date de démarrage du remboursement d’avril 2021 à avril 2023.
  • Dans ce contexte, la demande interne (consommation et investissement), qui risque de s’essouffler en raison de l’incertitude ambiante, de l’inflation et de la situation dégradée des banques ne pourra pas être soutenue, au risque d’accroître les déséquilibres externes actuels et les pressions sur le change. Les autorités pourraient ainsi être contraintes de mener des politiques budgétaires et monétaires restrictives dans un futur proche afin de réduire le besoin de financement externe, de stabiliser la monnaie et de consolider les réserves de change.
  • En parallèle, il est difficile d’envisager que la demande externe et les termes de l’échange pourront évoluer suffisamment favorablement pour apporter un soutien significatif à l’activité. Les incertitudes sur la reprise mondiale demeurent très fortes et le commerce international ne devrait pas retrouver son niveau pré-crise dans l’immédiat ; en particulier, si l’activité en Russie, principal partenaire, pourrait redémarrer en 2021, cette reprise risque d’être partielle. De plus, les prix du pétrole (important pour ce pays qui tire beaucoup de recettes des activités de raffinage) resteraient relativement bas en 2021 et la manœuvre fiscale russe continuera à s’appliquer.
  • Si le FMI et la BERD tablent encore à ce stade sur une reprise en 2021, avec une progression du PIB prévue de respectivement de 2,2% et 1% (après un recul de respectivement 3% et 3,5% en 2020), le scenario central de la Banque mondiale est celui d’une récession de 2,8% en 2020 et de 5,5% en 2021.


[1] Attendu à respectivement -1% et -0,7% du PIB en 2020 et 2021 par la Banque mondiale et à respectivement -3,3% et  -2,2% du PIB en 2020 et 2021 par le FMI, contre -2% en 2019.

[2] Attendu à respectivement -4,9% et -2% du PIB en 2020 et 2021 par la Banque mondiale et à respectivement -4,7% et  -2,8% du PIB en 2020 et 2021 par le FMI, contre un excédent de 2,5% du PIB en 2019.

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