Situation Economique et Financière

NB : Si les fondamentaux macroéconomiques décrits dans cette note rédigée en mars 2019 demeurent d’actualité, en revanche, un certain nombre d’éléments devront être revus dès que la situation politique de la Bolivie aura été suffisamment stabilisée. Fin 2019, le pays se trouve dans un état institutionnel et économique transitoire depuis l’échec des élections générales du 20 octobre qui a poussé Evo Morales à la démission - et à l’exil -, ainsi qu’à la constitution d’un gouvernement intérimaire, le temps d’organiser des nouvelles élections, annoncées pour avril 2020.

Dans l’attente, l’essentiel des fondements de la politique économique précédente seraient maintenus : le PFL 2020, élaboré par le gouvernement sortant a été approuvé ; les subventions sont restées inchangées ; etc.   

La croissance du PIB, estimée par le FMI à 3,9% pour 2019 (4,5% par la BCB) avant les élections,
ne pourra qu’être revue à la baisse. La Cepal a révisé mi-novembre sa perspective de 4,0% à 3,5%, avec un chiffre identique en 2020. Beaucoup plus pessimiste, Fitch table sur 2,5% (1% seulement pour 2020), tout en abaissant sa notation souveraine de BB- (négative) à B+ (négative),
le profil favorable de la dette externe bolivienne ne parvenant pas à compenser la détérioration du climat d’investissement et la dépendance de l’économie aux matières premières. Moody’s, pour sa part, maintient la qualification Ba3 avec une perspective stable, les réserves internationales demeurant à des niveaux confortables et permettant au pays d’absorber des chocs externes, tandis que  la Bolivie n’est pas excessivement endettée et que le pays conserve une capacité de remboursement élevée.

Sur le plan monétaire, le taux de change est resté stable. Cependant, les réserves internationales, déjà ponctionnées avant les élections, devraient payer le prix de la crise politique. Le dernier chiffre disponible (6,8 Mds USD au 1er novembre) traduit d’ores et déjà un fort recul par rapport à la fin du premier semestre (8,3 Mds USD) et la fin 2018 (8,9 Mds USD). S’agissant des institutions financières, le bank run d’ampleur limitée intervenu en début de crise (600 MUSD retirés, essentiellement en monnaie locale, entre le 30 septembre et le 11 novembre, soit plus de 3% du total des dépôts) ne s’est pas propagé, et seule la principale banque publique, Banco Union (17% de parts de marché), souvent instrumentalisée par les gouvernements successifs d’Evo Morales pourrait sortir réellement affaiblie de cette séquence (même si une hausse ponctuelle des prêts non-performants, notamment du fait des pénuries affectant les petits commerces, est attendue au travers de l’ensemble des établissement bancaires). On notera enfin que  la Banque Centrale de Bolivie, relativement épargnée par le gouvernement intérimaire, fait également l’objet d’une campagne de déstabilisation dont il est difficile, à ce stade, de prédire l’issue et les conséquences.

Structure de l’économie

Petite économie andine enclavée, la Bolivie a vu son PIB multiplié quasiment par trois en dix ans pour atteindre 39,3 Mds USD en 2018 (+4,3% selon le FMI) pour 11,3 millions d’habitants - soit  3 720 USD par habitant -, ce qui demeure néanmoins l’un des plus faibles d’Amérique latine. Si le niveau de pauvreté a fortement reculé, il demeure encore élevé (ramené de 61% en 2006 à 40% en 2015 et de 38,2% à 16,8% pour l’extrême pauvreté) ainsi que l’économie informelle, représentant 60% de l’activité économique et 70% de l’emploi en 2018. Dans ce contexte d’informalité élevée, le chômage s’établissait à 4,5% fin 2018. L’indice de GINI est lui tombé de 0,60 à 0,44 en dix ans.

L’économie bolivienne a connu une croissance forte et relativement régulière depuis 1996 (+4,1% en moyenne) avec un pic à +6,8% en 2013, grâce à ses activités exportatrices de gaz et de minerais. De fait, la Bolivie dispose d’importantes réserves en gaz, de minerais à l’avenir prometteur comme le lithium, le fer et le cuivre et devient un grand producteur de soja. Les matières premières qui sont le moteur de son développement pèsent fortement, représentant plus de 80% du total des exportations. La dépendance tant sectorielle que géographique (5 pays pour 60% des exportations) couplée à la faible diversification de l’économie, à la dépendance alimentaire du pays et à l’absence de nouveaux investissements productifs dans les hydrocarbures (exploration comme production), hypothèquent dans une certaine mesure la situation économique et financière de moyen terme.

Eléments d’analyse conjoncturelle

Après une croissance du PIB de 4,3%, 4,2% et 4,3% en 2016, 2017 et 2018 respectivement, le FMI table sur 4,2% en 2019.

Cette croissance est notamment tirée par un investissement public toujours important (6,5 Mds USD d’investissement public, soit 19 % du PIB en 2018), mais dont le taux d’exécution tend à baisser ces dernières années, aboutissant à une moindre contribution à la croissance, alors qu’en revanche, le principal moteur de celle-ci, la consommation privée, reste dynamique.

Globalement, la production et les exportations de ressources naturelles se maintiennent, malgré des défis croissants. La Bolivie présente en effet depuis 2015 une balance commerciale déficitaire (-1,3 Md USD en 2017) et les ventes de gaz, 50,9 Mm3/jour en 2018 (-9,4 % sur un an ; 59,4 Millions de m3/jour en 2014) sont exposées à une volatilité croissante de la demande brésilienne. Les incertitudes relatives aux marchés extérieurs (tant en volume, avec la renégociation du contrat brésilien en 2019, qu’en prix) sont cependant en partie compensées par une progression, modeste mais régulière, de la demande intérieure, ainsi que par une nette remontée des cours du brent après un seuil à 26,5 USD/ baril en janvier 2016.

Politique économique

Le Président Morales conduit son pays en donnant priorité au social, au collectif, à la solidarité et à la production, donnant à l’Etat un rôle central dans la gestion de l’économie avec le contrôle de secteurs stratégiques (électricité, eau, assainissement, gaz…). Depuis son arrivée au pouvoir, plus d’une vingtaine d’entreprises publiques ont été créées. L’Etat se caractérise par son manque d’efficacité et de transparence lié à une politisation croissante des élites. Les infrastructures routières et dans l’eau-assainissement ont cependant été considérablement améliorées et un programme de génération d’électricité à visée exportatrice est en cours. Toutes ces priorités sont regroupées dans un plan de développement économique et social (PDES 2016-2020) très ambitieux prévoyant 46 Mds USD d’investissements, aux deux tiers publics.

Après un budget à l’équilibre jusqu’en 2013 (en lien avec les cours élevés des hydrocarbures et des investissements publics modestes), les finances publiques ont enregistré un déficit budgétaire de 7,2% en 2016, 7,8% en 2017 et 7,5% en 2018 (selon le FMI, versus 8,3% inscrit au budget 2018). Le budget 2019 a été construit avec un déficit de 7,0% (versus -8,3% de déficit primaire en 2018), et selon les hypothèses suivantes : inflation de 4,0%, croissance de  4,7%, 6,5 Mds USD d’investissements publics (+7,5%), un taux de change USD/BOB stable et un prix du baril de 50,2 USD.

L’endettement public poursuit sa hausse : le ratio dette publique brute / PIB aurait atteint 50,6% fin 2018 selon le FMI (49% en 2017), à comparer à 37% en 2014, année de référence sur cet indicateur ; la dette publique externe croît en termes absolus, avec 9,4 Mds USD fin 2017 et 9,8 Mds USD fin août 2018, ce qui demeure maitrisé.

Les abondantes réserves de change (plus de 15 Mds USD à fin 2014) constituées durant la période de cours élevés des hydrocarbures ont depuis progressivement reculé. Elles ont atteint en février 2019 un niveau de 8,5 Mds USD, ce qui reste encore assez confortable, équivalant à 9 mois d’importations. La politique de change est ambitieuse mais soumise à des tensions croissantes. La forte dépendance du pays aux exportations libellées en dollars (80%, désormais réparties quasi-équitablement entre gaz et ressources minières) pousse les autorités à privilégier un arrimage à la monnaie américaine, avec des marges d’ajustement (« crawling peg »). Sur cette base et suivant la volonté d’Evo Morales de maintenir une parité stable avec le dollar d’ici aux élections présidentielles de fin 2019, le boliviano est en situation de surévaluation d’environ 10% selon les autorités (la CAF estime cette surévaluation plus proche de 40% et la Banque mondiale à 30%). Ce pivot permet notamment de maintenir l’inflation sous contrôle (+2,8% en 2018 ; +4,2% en 2019 selon le FMI). 

 

La Bolivie a atteint le point d’achèvement de l’initiative d’annulation de dette PPTE en juin 2001.

Le risque souverain de la Bolivie est noté Ba3 par Moody’s, BB- par S&P’s et BB- par Fitch (toutes avec perspective stable).

Secteur bancaire

Le secteur bancaire est constitué de 14 banques principales dont 2 sont détenues par l’Etat. Le secteur financier pris dans son ensemble comprend également des coopératives, des mutuelles et un vaste segment micro-financier.

Le crédit reste fortement dirigé par la Loi sur les services financiers de 2013 : 60% des octrois doivent être attribués à l’habitat social et au « secteur productif » (dont les contours mouvants, avec l’ajout récent du tourisme, donnent certes des marges de manœuvre), et à un taux d’intérêt maximal de 6%. Conséquence de cette restriction, les crédits au secteur commerçant (qui constitue le moteur du secteur privé) sont restreints en volume (d’où un report vers le crédit informel pour les petits commerçants), et voient leurs taux (non-plafonnés) augmenter. De même, les crédits vers les TPE se trouvent limités, les petits entrepreneurs se trouvant dès lors contraints de se tourner vers le crédit informel.

Les octrois de crédit bancaire ont progressé en 2018 à un rythme proche de 12% en glissement annuel (mais représentent toujours moins de 60% du PIB). Le très fort ralentissement du rythme de croissance des dépôts observé en 2016 (+2,4%) a été en partie circonscrit (+9% en 2017 et +5,7% en 2018), grâce notamment à un relèvement des taux de rémunération à 3%. Le taux des prêts non-performants demeure contenu, à 2,2%, bien que ce taux cache en partie une hausse continue des renégociations. Les banques restent par ailleurs largement capitalisées (ratio CET1 de 12,7%, contre une obligation réglementaire de 10%). Un fonds de garantie des prêts est par ailleurs abondé à hauteur de 6% des bénéfices des banques (bien que ce fonds présente la fragilité de ne pas être ségrégué entre prêts productifs, prêts hypothécaires et prêts à l’habitat social).

Perspectives

Le contexte politique est à ce point prédominant sur l’économie que la perspective des élections présidentielles suffit à dessiner, à elle seule, l’horizon économique jusqu’à fin 2019 : indépendamment des données extérieures et quel qu’en soit l’impact à moyen terme sur les finances publiques, tout sera fait pour que se poursuive une stimulation de la croissance par la dépense publique, notamment dans les secteurs à fort impact social (eau et assainissement, transports publics, santé,…) et en privilégiant les projets pouvant être achevés – ou au minimum lancés publiquement - d’ici fin 2019, tandis que les producteurs de gaz seront incités à maintenir un niveau de production maximum.

Ainsi, la poursuite, en 2019 encore, de la mobilisation des ressources tirées de la position macro-économique exceptionnellement saine construite jusqu’en 2014 lors de la décennie dorée des matières premières permettra à la Bolivie d’obtenir un taux de croissance toujours record pour la région, tout en maintenant l’inflation sous contrôle

Les fondamentaux budgétaires continuent, pour leur part, à se dégrader, mais sans en ressortir encore trop altérés si on les remet dans le contexte sud-américain.

La question se pose néanmoins, désormais, de savoir jusqu’où creuser encore ces déficits : au-delà des élections, le pays ne fera pas l’économie d’ajustements (politique fiscale, dépense publique,…) qui seront plus ou moins douloureux en fonction notamment de la capacité des cours du pétrole à venir compenser la baisse inévitable et significative de la production et des exportations de gaz ([1]), ainsi que des revenus fiscaux correspondants.

Indépendamment des résultats électoraux, il n’est pas exclu que l’amplitude de cet ajustement aille jusqu’à l’engagement vers un nouveau paradigme socio-économique, la principale source de richesse ayant présidé à l’exceptionnel développement du pays au cours des vingt dernières années – le gaz – devant être complétée d’un panaché d’activités moins rentables mais mieux réparties, tandis que les priorités sociétales seraient profondément réorientées, la lutte contre l’extrême pauvreté laissant place à la protection des nouvelles classes moyennes, désormais et pour la première fois dans l’histoire de ce pays, majoritaires, mais fragiles.



[1] Après avoir augmenté de 66% entre 2009 et 2014, année du pic de production historique, la production de gaz baisse depuis, en raison à la fois du déclin naturel des champs, de la moindre demande des deux grands pays clients que sont le Brésil et l’Argentine et de l’absence de découverte de gisements nouveaux. Elle est ainsi passée de 59,4 Millions de m3/jour en 2014 à 50,9 Mm3/jour en 2018 (-9,4 % sur un an) et va continuer à diminuer dans les prochaines années en conséquence d’efforts insuffisants en exploration. La dernière découverte majeure remonte en effet à 2003, avec Incahuasi. Ce champ, qui est le seul pouvant encore monter en production, ne parviendra pas à compenser la baisse des autres. Les 4 majors actifs en Bolivie pour le compte de YPFB (Total, Gazprom, Repsol et Tecpretrol) estiment ainsi que la production de gaz de la Bolivie chutera à 45 Mm3/jour en 2023 - puis 30 Mm3/jour en 2027 si aucune découverte majeure n’est faite à court terme, le délai entre découverte et mise en production s’établissant à environ 7 ans compte tenu des conditions géologiques particulièrement difficiles dans la Cordillère des Andes -.

 

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