Situation économique et financière de l’Arménie

Appartenant à la tranche supérieure des pays à revenu intermédiaire (PIB par habitant de 4 605 USD en 2019), l’Arménie connaissait en 2019 une dynamique économique extrêmement positive, portée par un gouvernement réformateur. Frappée en 2020 de plein fouet par la pandémie de Covid-19 et le conflit au Karabakh, l’Arménie connait en 2020 une profonde récession. Très vulnérable au plan externe, elle devra poursuivre les réformes de structure nécessaires à l’amélioration du climat des affaires et à la reprise d’une dynamique de rattrapage économique.

La pandémie de Covid-19 et le conflit armé au Karabakh : un double choc entrainant pour l’Arménie une profonde récession en 2020

Avant la pandémie de Covid-19, l’Arménie avait enclenché une dynamique économique positive

  • Sur la période 2017-2019, dans le sillage en particulier de la « révolution de velours » d’avril 2018, l’Arménie a connu une croissance forte (6,8% en moyenne) et inclusive (hausse du taux d’emploi, baisse du taux de chômage et du taux de pauvreté) mais majoritairement tirée par la consommation des ménages (contribution moyenne à la croissance de 7,1 points sur les 3 dernières années versus 1,1 point pour l’investissement).
  • La situation des finances publiques s’est également améliorée avec un déficit budgétaire de - 1 % du PIB en 2019 (contre -1,8 % en 2018) et une dette publique – y compris dette garantie - à 53,5 % du PIB (contre 55,7 % en 2018). Du point de vue des équilibres extérieurs, le déficit du compte courant est resté élevé à 7,2 % du PIB en 2019 (contre 6,9% en 2018) et insuffisamment financé par des investissements directs étrangers.

En 2020, le double choc de la COVID-19 et du conflit armé au Karabakh a interrompu cette dynamique

  • En 2020, le double choc constitué par la crise de la Covid-19[1] et le conflit armé ayant opposé l’Arménie à l’Azerbaïdjan a brisé cette dynamique : l’Arménie traverse une profonde récession. L’activité a reculé de respectivement 13,7% et 9,1% en glissement annuel aux deuxième et troisième trimestres 2020 (-7,1% sur les 9 premiers mois de l’année). Pour l’ensemble de l’année 2020, le pays devrait connaître un recul de son PIB de 7,3% selon le FMI et de 6,8% selon les autorités arméniennes. En octobre 2020, l’indicateur d’activité économique (indicateur avancé du PIB) s’inscrivait en baisse de 8,1% en g.a., contre une baisse de 7,5% en septembre. Il accuse une baisse de à 6,7% en g.a. sur janvier-octobre 2020. Alors que les autorités arméniennes anticipent un rebond de 4,8% en 2021, le FMI anticipe une reprise très faible (de l’ordre de 1%) en raison des effets durables que le double choc aurait sur la confiance des ménages et des entreprises.
  • L’impact de la crise de la Covid-19 sur l’économie arménienne a transité par plusieurs canaux :
  1. L’effet des mesures sanitaires (et notamment du confinement mis en place en avril 2020) sur le fonctionnement de secteurs clefs de l’économie et en particulier le secteur des services, dont la contraction explique la majeure partie de la récession observée aux deuxième et troisième trimestres 2020 ;
  2. La réduction des entrées de devises liées au tourisme et aux transferts de fonds des travailleurs arméniens à l’étranger;
  3. La réduction des flux de capitaux entrants ;
  4. La réduction de la demande adressée par les partenaires commerciaux (Russie au 1er chef).   
  • Ainsi, sur janvier-octobe 2020, les ventes de détail ont reculé de respectivement 15,7% en g.a. A noter l’effet du conflit au Karabakh s’est matérialisé par un recul des ventes de détail de 21,3% en octobre 2020 en g.a. (soit presque autant que le recul observé en mai, à -24,7%) contre une baisse de 14,1% en septembre. La production industrielle a mieux résisté et ressort à +0,5% en g.a. sur janvier-octobre 2020. Là encore, le conflit avec l’Azerbaïdjan a manifestement pesé avec un recul de 3% en octobre 2020 en g.a., contre une hausse de 1,8% en septembre. Soulignons qu’après après un plongeon au premier trimestre 2020, la remontée des cours du cuivre (qui se situent actuellement à des niveaux jamais rencontrés depuis 2013) a constitué un facteur de soutien à l’économie, cette matière première constituant près de 30% des exportations en 2019. Le secteur technologique a de même contribué positivement à la croissance en 2020. 

Les autorités tentent d’atténuer les dommages socio-économiques de la crise, avec le soutien des Institutions financières internationales  

Un plan de soutien d’une ampleur significative

  • Afin de faire face aux défis posés par la crise, les autorités ont lancé un plan de soutien à l’économie, estimé par la Banque mondiale à 2,3% du PIB. Il a consisté notamment en (i) un dispositif de soutien aux entreprises via des taux d’intérêt subventionnés ; (ii) un soutien direct aux personnes vulnérables et/ou fragilisées par la crise ; (iii) un soutien au marché du travail et ; (iv) un soutien au secteur de la santé.
  • Dans ce contexte, et compte tenu de l’effet cyclique de la crise sur les recettes budgétaires, le FMI prévoit pour 2020 que le déficit budgétaire grimpera à 7 % du PIB et la dette publique à 63,1% du PIB.

Des Interventions de la Banque centrale d’Arménie

  • En réponse à la crise, la Banque centrale d’Arménie (BCA) a baissé à plusieurs reprises son taux directeur, le portant à 4,25 % (moins 125 points de base) dans un contexte à la fois de récession et d’inflation basse. La BCA a également accru les montants de ses opérations de fourniture de liquidité au système bancaire, en devises et en monnaie locale. Elle a également encouragé les banques de second rang à restructurer les emprunts des débiteurs en difficulté.  
  • Néanmoins, le 15 décembre 2020, la BCA a été contrainte de remonter fortement son taux directeur, de 100 points de base en réponse en raison de la dépréciation du dram. Au 22 décembre 2020, le dram arménien affiche une dépréciation de près de 20% par rapport à l’euro et de 9% par rapport au dollar depuis le début de l’année. La monnaie arménienne a connu un premier épisode de dépréciation au mois de mars, avant de revenir peu ou prou à son niveau du début d’année à partir du mois d’avril. Pendant le conflit avec l’Azerbaïdjan, la devise arménienne a été relativement stable (dépréciation de respectivement 2% et 3% par rapport à l’euro et au dollar). Depuis le cessez-le-feu, la dépréciation a accéléré et atteint 9% et 6% face respectivement à l’euro et au dollar, forçant la Banque centrale à intervenir. La hausse de taux d’intérêt directeur vise à contenir la volatilité du dram et à la remontée de l’inflation.  Si celle-ci est en progression, à 1,6% en novembre 2020, elle reste très inférieure à la cible de la Banque centrale, qui est de 4% sur le moyen terme. Les réserves de change s’élèvent actuellement à environ 2,3 Md USD, couvrant environ 4 mois d’importations, contre 2,7 Md USD début 2020. 

Le soutien des institutions financières internationales

  • Pour faire face à d’importants besoins de financement, l’Arménie bénéficie en 2020 une aide de 316 M USD de la part du FMI, dans le cadre d’un programme triennal avec conditionnalités (Stand-by-Arrangement – SBA). Pour mémoire, en mai 2019, le Conseil d’administration du FMI a approuvé un programme SBA pour l’Arménie d’un montant total de 180 M de DTS. En mai 2020, à l’occasion de la seconde revue du programme, l’Arménie a obtenu une hausse de hausse de 100% de son quota, ce qui compte tenu de ses droits de tirage dans le cadre du SBA lui permet de recevoir une aide de 232 M SDR (USD 316 M) en 2020. Le montant total du programme (i.e. jusqu’en 2022) est d’environ 443 M USD. L’ensemble de l’aide est affectée au soutien budgétaire. Le 11 décembre 2020, le Conseil d'administration du FMI a approuvé la 3ème revue du programme.
  •  Ce programme, dont la mise en œuvre est dans l’ensemble en bonne voie, comporte des conditionnalités importantes du point de vue des réformes de structures. En contrepartie de cette aide financière, l’Arménie s’engage à mettre en place des réformes notamment dans les domaines de la gestion budgétaire (e.g. amélioration des statistiques de finances publiques et du potentiel de collecte fiscale, revue des dépenses publiques, amélioration de l’architecture fiscale) et de la lutte anti-corruption (un projet de loi visant à créer une autorité anti-corruption unique et autonome a été approuvé au plan gouvernemental et doit être voté par l’Assemblée nationale).
  •  L’Arménie bénéficie également du soutien de l’Union européenne (92 MEUR d’assistance d’urgence et 41 M EUR d’assistance macro financière) et de la Banque mondiale (3 M USD). Enfin elle a pu compter sur des aides bilatérales et sur la mobilisation de la diaspora arménienne.

 Les principaux enjeux de l’après crise

L’impact social de la crise

  • La crise touche plus durement les populations vulnérables, notamment dans le secteur informel (45 % de l'emploi total). Si l’on a observé à partir d’août 2020 une nette reprise des transferts de fonds en provenance de l’étranger aux personnes physiques, la baisse globale des remises migratoires sur l’ensemble de l’année pèse sur le pouvoir d’achat et le bien être des ménages. Dans le secteur formel, en outre, le taux de chômage est attendu en très forte hausse par le FMI, à 24,1% en 2020 (descendu à 18,9% en 2019). La Banque mondiale anticipe ainsi une remontée significative du taux de pauvreté en 2020 (de 7,3% à 9,3% de la population en considérant le seuil de pauvreté des pays à revenu moyen de la tranche inférieure ; de 37% à 41,8% en considérant le seuil de pauvreté des pays à revenu moyen de la tranche inférieure). Cette situation rend nécessaire la mise en en œuvre de politiques inclusives en matière de fonctionnement du marché du travail et de renforcement des filets sociaux. Avec le soutien du FMI, le budget 2021 prévoit de maintenir les dépenses publiques (notamment sociales) à un haut niveau.

Les vulnérabilités notamment externes

  • La question de la soutenabilité de la dette publique de l’Arménie est un point d’attention important, du fait de sa forte sensibilité aux chocs sur le PIB, de la croissance attendue de son niveau dans les prochaines années et l’importance relative des financements en devises. Pour mémoire, en 2019, la dette publique externe et la dette publique libellée en devises représentaient respectivement 75% et 79% du total, induisant d’importantes vulnérabilités aux chocs de taux de change et de conditions de financement sur les marchés internationaux. Les autorités semblent déterminées à garantir la soutenabilité des finances publiques sur le moyen terme. En 2021, selon le FMI le déficit public se réduirait ainsi à 5,6% du PIB mais la dette publique continuerait de progresser, à 72,5% du PIB. A moyen terme, l’objectif des autorités est, en ligne avec la règle budgétaire, de converger vers un ratio de dette/PIB de 60% d’ici à 2026. La soutenabilité de la dette sur le moyen terme implique un effort important de consolidation des finances publiques avec le retour à un excédent primaire dès 2022. A cet égard, les autorités comptent notamment introduire différentes mesures fiscales qui seraient de l’ordre de 0,6%, 0,3% et 0,2% du PIB en 2022, 2023 et 2024 respectivement. Les conditions de financement sur les marchés sont à surveiller, le spread de l’Arménie étant affecté par les dégradations de notation de Fitch (notation souveraine) et de Moody’s (notation des banques) ainsi que par le contexte politique actuel en Arménie. En 2021, les autorités envisagent de lever des financements en devises, majoritairement sur les marchés financiers (500 M USD versus 200 M USD via les bailleurs internationaux) et en monnaie locale (200 Md AMD soit 390 M USD).
  • Le compte courant fortement est déficitaire et les exportations sont encore insuffisamment diversifiées. L’Arménie connait structurellement un important déficit commercial, proche en moyenne de 15% de PIB en 2018 et 2019. D’un point de vue sectoriel, les exportations de l’Arménie demeurent très fortement dépendantes des activités d’extraction minière (cuivre en particulier) même si un mouvement de diversification est à l’œuvre.  Le commerce extérieur de l’Arménie est de plus très dépendant de la Russie, qui est le principal client (28% des exportations en 2019) et le principal fournisseur (27% des importations en 2019). Les transferts de fonds et de salaires de travailleurs arméniens à l’étranger représentent une contribution significative au financement de l’économie et permettent de réduire le déficit du compte courant. En 2020, du fait d’un recul des importations plus fort que celui des exportations[2], le déficit de la balance commerciale sera réduit ; dans le même temps, les transferts de fonds des travailleurs à l’étranger se situeront à un bas niveau. Le déficit du compte courant est ainsi attendu par le FMI et la Banque mondiale à environ 6% du PIB en 2020, contre 7,2% en 2019.  
  • En l’absence de flux suffisants d’IDE, le déficit du compte courant est financé majoritairement par de la dette externe. Seule une part minoritaire du déficit courant de l’Arménie est financée par des flux d’IDE entrants (estimés par la Banque mondiale à 2,9% et 1% du PIB en 2019 et 2020 respectivement). En conséquence, l’Arménie a accumulé une dette extérieure très importante et attendue en hausse par le FMI, à 99,1% du PIB en 2020, puis 105,8% en 2021contre 88,4 % en 2019. La très forte proportion de dette externe libellée en devises l’expose à un risque de change important.
  • Le système financier présente des indicateurs agrégés solides à ce stade mais les risques auxquels il est exposé sont en progression. D’un côté, les indicateurs de solvabilité, de liquidité et de profitabilité sont demeurés à un niveau adéquat depuis le début de l’année 2020 ; par ailleurs, fait positif, le mouvement de dé-dollarisation des bilans bancaire ne semble pas avoir été remis en cause par la crise. Néanmoins la dollarisation demeure cependant élevée à 48% des prêts et 42% des dépôts en octobre 2020 et constitue une source de vulnérabilité alors que le dram tend en ce moment à se déprécier (voir plus haut). D’un autre, on assiste à une progression du taux de prêts non performants (6,7% en octobre 2020 contre 5,5% en décembre 2019) dans un contexte économique fortement dégradé et où les mesures de soutien aux emprunteurs ont conduit à restructurer l’équivalent d’un tiers des encours de crédits (à fin juin 2020)

La poursuite des réformes en matière de bonne gouvernance et de climat des affaires

  • La poursuite des réformes visant à améliorer le climat des affaires est indispensable pour enclencher la transition vers une croissance plus équilibrée, c’est-à-dire plus portée par l’investissement en particulier étranger. Si un renforcement du cadre de lutte contre la corruption (création en cours d’une agence unique anti-corruption, voir plus haut), cette réforme devra aller à son terme pour porter ses fruits.
  • En lien avec les IFI, d’autres réformes fondamentales devront être menées à bien, dans les domaines éducatif et de la santé, de même qu’en matière de développement du tissu de PME et de diversification de la structure productive.

[1] L’Arménie a été très durement touchée par l’épidémie avec en particulier des très forts taux d’infections. L’Arménie a connu une seconde vague de contaminations à l’automne. Après un pic atteint début novembre l’épidémie poursuit sa lente décrue. Au 23 décembre 2020, on comptait en Arménie 154 602 cas détectés et 2 673 décès.

[2] Les exportations de biens ont diminué de 4,4% en g.a. sur janvier-octobre 2020 et les importations ont diminué de 14,9% en g.a., réduisant ainsi le déficit commercial de 25,5% à 1,6 Md USD.

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