Indicateurs et conjoncture

Au 1er semestre 2020, la crise du Covid-19 a mis en exergue les vulnérabilités structurelles de l’économie albanaise et aggravé ses déséquilibres existants. Selon la Commission européenne (CE), l’Albanie subirait une récession de -5,0 % du PIB en 2020, après une année 2019 déjà marquée par le ralentissement de la croissance. La dégradation rapide du compte courant albanais, combinée au coût des mesures budgétaires de soutien à l’économie dans un contexte de diminution des recettes, amène l’Albanie à accroître ses émissions obligataires et à solliciter l’assistance du FMI et de l’UE pour répondre à ses besoins de financement.

1/ Les chocs externes successifs ont aggravé les déséquilibres macroéconomiques et accru les besoins de financement de l’Etat albanais
  • Après le ralentissement de 2019, une récession est attendue en 2020 sous l’effet du Covid-19

La croissance de l’économie albanaise a décéléré en 2019, à +2,2 % du PIB, contre +4,1 % en 2018. Ce ralentissement s’explique par une pluralité de facteurs, dont la baisse de la production d’électricité  (‑39,1 % par rapport à 2018 en raison de la baisse des précipitations), la contraction du secteur de la construction (finalisation de grands chantiers) et le séisme du 26 novembre 2019[1], responsable selon CE d’une baisse de la croissance de l’ordre de ‑0,5 pp en 2019.

Au printemps 2020, la pandémie de Covid-19 a constitué un second choc externe majeur. La CE et le FMI anticipent désormais une récession de l’ordre de -4,8 % et -5,0 % respectivement (-9,0 % selon la BERD).

  • La crise devrait entraîner une détérioration importante des finances publiques et du compte courant

Dans le contexte de la crise liée au Covid-19, il est anticipé que le déficit et la dette publics s’établissent respectivement à -5,4 % et 75,6 % du PIB en 2020. Après un pic de la dette publique en 2015 à 73,7 % du PIB, l’Albanie avait mis en œuvre une stratégie de désendettement par la croissance, qui lui avait permis de ramener son niveau de dette publique à 67,8 % du PIB en 2019. A un taux d’endettement public s’ajoute la faiblesse des recettes de l’Etat. Les recettes publiques ne représentaient que 27,4 % du PIB de l’Albanie en 2019[2]. Cette faiblesse structurelle s’explique notamment par des taux d’imposition bas[3] et par les déficiences du système fiscal. La faiblesse des recettes a amené le gouvernement à multiplier les PPP depuis 2017 (environ 200 projets, 30 % du PIB)[4].

L’impact du choc externe de la pandémie de Covid-19 est accentué par les vulnérabilités structurelles du pays, aux premiers rangs desquelles :

 - le poids total du secteur touristique dans l’économie, (26,3 % du PIB en 2018 selon la BM et 23 % des emplois selon la CE) ;

 - la dépendance du pays aux remises de la diaspora[5], (12 % du PIB en 2019 selon la Banque Centrale) ;

 - la dépendance commerciale vis-à-vis de l’Italie[6] (47,9 % des exportations albanaises en 2019).

Le déficit de la balance commerciale des biens et des services devrait ainsi se creuser en 2020, passant de -13,7 % du PIB à -17,2 % du PIB, conséquence directe de la baisse des exportations de services (secteur du tourisme en particulier). La contraction des flux d’IDE[7] (de 7,5 % du PIB en 2019 à 5,8 % en 2020) et des remises devraient aggraver le déficit du compte courant (de -7,6 % du PIB en 2019 à -11,2 % en 2020).

La production d’hydro-électricité et le secteur agricole (18,4 % du PIB en 2018 selon la BM) ne devraient pas être impactés par la crise du Covid‑19, limitant ainsi légèrement la contraction du PIB. Selon la CE, l’Albanie devrait renouer avec une croissance dynamique dès 2021, à +4,2 % du PIB.

  • L’Albanie bénéficie de plusieurs nouveaux dispositifs d’assistance macro-financière

Pour répondre à ses besoins de financement, l’Albanie a accru ses émissions obligataires : 906,8 M EUR d’obligations émises entre le 5 mars et le 21 mai 2020, soit +57,5 % en g.a. Il s’agit à 86,8 % d’obligations libellées en Lek (96,9 Mds ALL soit 786,6 M EUR) et d’une émission d’euro-obligations à hauteur de 120 M EUR.

Le pays a également eu recours à différents mécanismes d’assistance macro-financière :

 - 1,15 Md EUR (74 % de prêts) promis par la conférence des donateurs suite au séisme de novembre 2019 ;

 - 190,5 M USD (174 M EUR) de prêt d’assistance macro-financière du FMI ;

 - 180 M EUR de prêt d’assistance macro-financière de l’UE[8].

L’assistance macro-financière permet à l’Albanie d’obtenir des financements à moindre coût par rapport à un financement sur les marchés financiers, en raison du classement en actif très spéculatif, par les agences de notation, des bons du trésor albanais[9].

2/ Les mesures de soutien à l’économie réelle restent modestes
  • L’Albanie fait face à un risque de pauvreté accru

La CE anticipe une hausse du taux de chômage de +3,3 pp en 2020, à 14,9 %. La crise liée au Covid-19 met en exergue la faiblesse structurelle du système médical et de protection sociale albanais[10], où seule une faible proportion des travailleurs est éligible à l’assurance chômage. Les dépenses publiques de santé ne représentaient en 2017 que 4,3 % du PIB (contre 4,6 % en moyenne dans les 6 pays des Balkans Occidentaux et 7,0 % dans l’UE27).

Selon la BM, la crise liée au Covid-19 pourrait résulter en un accroissement du taux de pauvreté, de +4 à +8 pp en fonction de la durée des mesures de restriction, renvoyant ainsi le pays à un niveau de pauvreté comparable à celui connu en 2012, voire en 2005 dans un scénario plus pessimiste[11]. Pour mémoire, l’Albanie était, déjà avant la crise liée au Covid-19, l’un des pays les plus pauvres des Balkans Occidentaux, avec un PIB/hab. PPA égal à 31 % de celui de la moyenne de l’UE28 en 2018.

  • La réponse du gouvernement combine mesures de soutien via les banques et mesures budgétaires

En réponse à la crise liée au Covid-19, le gouvernement albanais a adopté deux paquets de mesures de soutien, pour un montant total de 362 M EUR soit 2,8 % du PIB. Il s’agit à la fois de mesures budgétaires (versement d’un salaire minimum aux petites entreprises/autoentrepreneurs dans la limite de deux salaires pour les entreprises familiales ; doublement des indemnités chômages et prestations sociales ; versement ponctuel de 40 000 ALL (environ 321,5 EUR) aux employés des petites entreprises en difficultés, aux employés licenciés par de grandes entreprises et aux employés du tourisme ; report du paiement de l’impôt sur les bénéfices des sociétés à 2021) et de mesures de soutien mises en œuvre via les banques (création de fonds de garantie visant à aider les entreprises à accéder aux comptes à découvert et à assurer leurs fonds de roulement ; moratoire sur le remboursement des prêts des entreprises et des ménages jusqu’au 31 août 2020).

3/ La perspective d’adhésion à l’UE génère des attentes en matière de gouvernance économique, renforcées par l’assistance promise lors de la crise liée au Covid-19

Le Conseil européen a avalisé le 26 mars 2020 le principe d’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Albanie. D’importantes réformes doivent cependant être menées d’ici la tenue de la Conférence Intergouvernementale, notamment en matière judicaire et électorale. Par le biais du Mémorandum d’entente (MoU) sur l’octroi de l’assistance macro-financière de 180 M EUR, l’UE a également réaffirmé ses exigences en matière de réformes de la gouvernance économique.

  • L’UE attend la mise en œuvre rapide de réformes en matière de gouvernance économique

La proposition de MoU de la CE préconise un ensemble de réformes à mener, concernant notamment :

 - Les recettes publiques : mise en œuvre, sur assistance conjointe UE-FMI, d’une stratégie de moyen terme pour les revenus (recettes fiscales de 25,4% du PIB avant la pandémie) ;

 - Les dépenses publiques : publication, de façon ventilée, des arriérés selon un calendrier régulier, afin de tenter de stopper la tendance récurrente à la hausse des arriérés. La CE préconise également de procéder au règlement (sur 2020 et 2021) des arriérés dus de TVA (soutien à la liquidité des entreprises) ;

 - Le droit des faillites : adoption de trois règlements d’application pour permettre la mise en œuvre de la réforme du droit des faillites. En effet, dans le contexte de la crise liée au Covid-19, la probable augmentation de la part des prêts non-performants (8,2 % en mars 2020), constitue un risque pour le système bancaire, pourtant liquide et bien capitalisé au début de la pandémie.

L’enregistrement de la propriété foncière demeure un enjeu majeur, dans la mesure où de larges portions de territoire échappent encore à la couverture cadastrale, créant ainsi un terrain propice aux différends fonciers.

  • La lutte contre le blanchiment demeure une priorité

En réponse au dernier rapport d’évaluation de Moneyval (2018), qui avait révélé des faiblesses en matière de lutte anti-blanchiment, l’Albanie a adopté un paquet législatif (« Paquet Moneyval ») en juin 2019 pour tenter de remédier aux failles identifiées par le rapport : législation sur le financement du terrorisme et la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive, obligation de déclaration des soupçons pour une quinzaine de professions, mise en place de sanctions en cas de non-déclaration des liquidités aux douanes, obligation légale d’effectuer par virement bancaire tout paiement à l’administration.

Le Groupe d’action financière (GAFI) a placé l’Albanie sur la liste des juridictions sous surveillance renforcée en février 2020, jusqu’à la mise en œuvre du plan d’action du GAFI, dont la date limite a été reportée à février 2022. Dans le MoU relatif à l’aide macro-financière de l’UE, la CE souligne à nouveau l’importance de la lutte anti-blanchiment, rappelant ses trois exigences : reprise des 4ème  et 5ème  directives, création d’un registre des bénéficiaires effectifs et d’un registre bancaire centralisé pleinement opérationnel.

 4/ L’euroïsation de l’économie pèse sur la transmission de la politique monétaire 
  • La Banque centrale albanaise mène une politique monétaire accommodante

La Banque centrale poursuit une politique monétaire de ciblage d’inflation : en maintenant un faible taux directeur, elle cherche à limiter le ralentissement de l’inflation, afin de pallier le risque d’appréciation du Lek par rapport à l’euro. A +1,4 % en 2019,  l’objectif d’inflation de +3,0 % de la Banque centrale n’est pas atteint.

La Banque centrale joue un rôle actif dans la gestion macro‑financière de la crise liée au Covid-19 (abaissement du taux d’intérêt directeur de 1 à 0,5 %). La Banque centrale a suspendu le paiement des dividendes jusqu’à la fin du mois de juin 2020, afin d’accroître les niveaux de capitalisation des banques commerciales et de soutenir l’emprunt. Selon le FMI, l’inflation en 2020 devrait s’établir à +2,4 %.

  • Les mesures prises contre l’euroïsation de l’économie restent de peu effet

L’Albanie fait face au problème structurel de l’euroïsation de son économie, qui réduit l’influence directe de la Banque centrale sur les variables macroéconomiques. La stratégie de dé-euroisation mise en œuvre en 2017, ne semble pas avoir eu l’effet escompté, comme en atteste la stagnation de la part des prêts libellés en euros entre les premiers trimestres 2017 et 2020, passée de 47,0 % à 47,4 %.

 


[1] Le coût total engendré par le tremblement de terre du 26 novembre 2019 est estimé à 985 M EUR.

[2] Les recettes publiques représentaient en moyenne 36,9 % dans les 6 pays des Balkans Occidentaux et 46,2 % du PIB dans l’UE27 en 2019 (Eurostat, FMI).

[2] Impôt sur les sociétés de 15 % ; impôt sur le revenu plafonné à 23 %.

[4] Le dispositif fait l’objet de critiques récurrentes (manque de transparence, risque sur les finances publiques).

[5] Plus d’un million d’albanais seraient installés à l’étranger sur une population de 2,9 millions d’habitants. Le phénomène migratoire s’est poursuivi jusqu’à l’éclatement de la pandémie de Covid-19 (solde migratoire de -0,5 % en 2018).

[6] Cette dépendance devrait être en partie responsable de la détérioration de la balance commerciale des biens et services du pays, la contraction de l’économie italienne étant anticipée à -9,5 % du PIB en 2020 par la CE.

[7] En 2019, la finalisation de grands projets énergétiques avait causé une contraction des IDE de l’ordre de 4,1 % (CE).

[8] L’assistance européenne comprend également 4 M EUR de don pour renforcer dans l’immédiat le système de santé, 46,7 M EUR de fonds d’assistance pour la reprise économique et sociale et un paquet de relance économique de 50,7 M EUR. L’Albanie devrait aussi bénéficier du paquet de 1,7 Md EUR de la BEI réservé aux pays des Balkans occidentaux.

[9] Notations souveraines de B1 (Moody’s) et B+ (S&P’s) avec perspective stable, attribuées par les agences.

[10] Seule une faible proportion des travailleurs est éligible à l’assurance chômage, non seulement en raison de la part importante de l’économie informelle (33 % de l’emploi en 2013 selon l’OIT), mais également en raison de strictes conditions d’éligibilité au versement de l’indemnité chômage (12 mois minimum de cotisations sociales).

[11] Ces prévisions se fondent sur deux scénarios, le premier anticipant la levée des mesures de restriction à la fin juin et le second à la fin du mois d’août. En 2017, 38 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté de 5,5 USD PPA/jour.

 

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