Découplage des salaires, inadéquations de l’offre et de la demande et déséquilibres démographiques

Les économies d’Europe centrale et balte sont confrontées à trois grands défis : résorber les pénuries de main d’oeuvre, plus ou moins généralisées, qui sont sources d’inefficacité économique et qui pourraient remettre en cause leur attractivité dans les années à venir, améliorer l’alignement des valorisations salariales sur les gains de productivité à court et moyen termes, et préparer le système des retraites et la population en âge de travailler au vieillissement de la population.

La flexibilisation de la structure du marché du travail a certes sauvegardé et amélioré la compétitivité-coût des pays d’Europe centrale et balte (PECB) dans une phase cruciale de convergence de leur histoire postcommuniste, mais dans le même temps, elle a entraîné une spécialisation dans des biens et services à forte intensité de main-d’oeuvre peu qualifiée limitant le potentiel de hausse des salaires. Or, bien que d’importants progrès aient été réalisés pour améliorer le système éducatif et les qualifications des travailleurs, le « capital humain » n’est plus un facteur déterminant de la croissance depuis la crise financière mondiale au regard du moindre apport de la productivité du travail à la croissance de la PTF depuis 2008, ce qui a logiquement limité la transformation des gains de productivité en gains salariaux. Qui plus est, le maintien d’une main d’oeuvre peu qualifiée à bas salaires tend à entraîner, par l’effet de second tour sur les prix des biens, de fortes inégalités salariales avec la main-d’oeuvre hautement qualifiée. Le découplage des salaires vis-à-vis de la productivité constitue une entrave majeure à la sortie de ces économies de ce qu’il convient d’appeler la « trappe à revenu moyen », alors même que la nécessaire transition vers l’industrie 4.0 n’a pas encore été amorcée. Transition d’autant plus indispensable que l’industrie manufacturière, secteur cible de l’automatisation dans les années à venir, reste prépondérante dans l’emploi national.

découcorr

Malgré des améliorations significatives depuis le milieu des années 2000, la situation au niveau de l’emploi demeure l’une des faiblesses structurelles majeures des économies d’Europe centrale et balte et constitue une entrave à la compétitivité des entreprises et à leur potentiel productif. En particulier, la manifestation de pénuries de main d’œuvre, en réalité peu liée à la réduction du chômage, réside dans l’inadéquation des qualifications au marché du travail et apparaît aggravée par trois facteurs : l’émigration, les déséquilibres démographiques ainsi que la non inclusion de certaines catégories sociales (femmes, jeunes, peu diplômés, Rom). Dans le même temps, la demande de travail tend à diminuer : de plus en plus d’employeurs sont confrontés à des difficultés pour recruter des employés qualifiés, bien qu’ils réduisent progressivement leur demande de travail, ce qui signifie que chaque année, le nombre de postes vacants également ouverts aux personnes peu qualifiées s’accroît. Le réservoir de main d’œuvre est quasiment asséché en République tchèque et Hongrie, comme en témoignent leurs faibles taux de sous-utilisation (4-5%).

NAWRU

Le taux de chômage est en voie de passer sous le NAWRU dans tous les PECB, tandis que la population active diminue graduellement depuis 2010, d’autant plus en l’absence de mesures d’activation. Le resserrement des conditions sur le marché du travail dans les PECB, en lien avec les pénuries de main d’œuvre, conduit, de fait, à une nouvelle pression haussière sur les salaires : tant dans le privé que dans le public, de fortes revalorisations salariales ont été annoncées en 2017 (de 5% à 15% en Europe centrale). Favorisés par une modeste inflation, les salaires réels présentent une croissance annuelle supérieure à 3% depuis 2015 et devraient afficher en 2018 les plus fortes croissances parmi les États membres de l’OCDE : +4,9% en Hongrie, +4,1% en Lettonie, +3,8% en Pologne, +3,7% en RT et +3,5% en Slovénie. Alors que, dans l’ensemble des PECB, les autorités ont pris la mesure de la hausse en relevant fortement le salaire minimum début 2018, l’accélération de la croissance salariale permettra de poursuivre la convergence socioéconomique des PECB vers la moyenne européenne. Cela reste également conditionné au maintien d’une amélioration de la productivité induite par la spécialisation des économies dans des domaines leur permettant de disposer d’un avantage comparatif, c’est-à-dire dans des biens et services à plus grande valeur ajoutée ainsi que dans des produits à plus haut contenu technologique et plus intenses en capital humain.

L’émergence d’une industrie 4.0 apparaît ici comme une opportunité, mais exigerait une adaptation plus accentuée de l’appareil productif et des programmes de formation permettant d’accroître le capital humain, véritable élément d’induction des salaires réels.

Puisque le vieillissement de la population aura de graves conséquences sur le financement de la protection sociale et sur les capacités productives nationales, les mesures d’activation devraient être logiquement renforcées pour encourager la participation de tous les citoyens au marché du travail. A cet égard, l’accroissement de l’emploi formel et déclaré qui permet, de fait, d’en augmenter le nombre de cotisants, doit constituer un objectif prioritaire en concordance avec les réformes des systèmes de retraite. Enfin, l’action des autorités publiques doit davantage être approfondie en matière de formation (système éducatif dual, soutien à la formation continue dans le secteur privé), de fiscalité (progressivité de l’IRPP, conditionnement des aides sociales à un emploi formel), de politique famille (financement des places de crèches, allocations périscolaires) et de politique d’immigration (programme de retour au pays, amélioration de l’accueil de travailleurs étrangers).

Recommandations en matière de politiques publiques

DROIT DU TRAVAIL

ÉDUCATION

RETRAITES

PARTICIPATION

POLITIQUES SOCIALES ET FISCALES

POLITIQUE D’IMMIGRATION

Objectif : Réduire la segmentation du marché du travail

Objectif : Réduire la discordance entre les compétences acquises et celles qui sont demandées sur le marché du travail

Objectif : Revoir le financement des fonds de pensions et favoriser l’emploi des séniors dans un contexte de vieillissement rapide de la population

Objectif : Encourager l’emploi des femmes et des personnes handicapées

Objectif : Accroître la justice fiscale et renforcer l’attrait financier du travail déclaré

Objectif : Accroître le réservoir de travailleurs

Allonger la durée maximale des contrats de période d’essai

Encourager la formation continue ainsi que la mise à niveau des compétences et renforcer la capacité d’adoption des innovations

Indexer l’évolution de l’âge de départ à la retraite à l’espérance de vie

Développer les structures d’accueil des jeunes enfants, d’enseignement préscolaire et les soins de longue durée

Appliquer une progressivité de l’IRPP et alléger sensiblement des prélèvements sur les bas salaires titulaires de contrats relevant du droit du travail

Adopter une démarche plus active pour établir des relations avec la diaspora

Plafonner la durée cumulée des contrats temporaires conclus entre un salarié et une entreprise

Mettre en place un système d’EFP supérieur

Renforcer le régime par capitalisation (sur une base volontaire) et Réduire le rôle du régime public par répartition

Encourager la flexibilité des horaires de travail

Réduire l’aide sociale passive en subordonnant en partie un plus grand nombre de transferts à l’exercice ou à la recherche d’un emploi formel

Faciliter l’accès des travailleurs étrangers au marché de l’emploi pour répondre à des besoins spécifiques

Simplifier les procédures de licenciement légal

Subventionner des programmes de formation aux emplois de l’industrie 4.0 dans les entreprises industrielles

Indexer les pensions à la hausse des prix du panier de biens des retraités et aux salaires réels (sous condition de ressources budgétaires suffisantes)

Favoriser l’emploi des personnes handicapées en déterminant un quota d’emploi à 6% et en améliorant les programmes de formation

Passer à un système d’imposition individuelle exclusive

Faciliter l’entrée de travailleurs en provenance d’Ukraine d’ex-Yougoslavie

Soumettre l’ensemble des contrats portant sur des services d’emploi aux mêmes régimes fiscaux et sociaux que les contrats régis par le Code du travail

Créer des « hubs » universitaires à spécialités scientifiques et augmenter le financement de la recherche académique

Éliminer progressivement tous les régimes professionnels de retraite spéciaux et les régimes de préretraite

 

Réduire les obstacles à la mobilité interne en continuant à développer les infrastructures de transport, en particulier en améliorant la qualité du réseau ferré

Mettre en place des modalités simplifiées de reconnaissance des diplômes étrangers et de validation de l’expérience et des compétences acquises à l’étranger

Sources : OCDE, DG Trésor (SER de Varsovie)