Le marché du gaz au Japon sera libéralisé le 1er Avril 2017 et fait suite à la dérégulation du marché de l’électricité en Avril 2016. Alors que le Japon souhaite se positionner comme leader du marché mondial du GNL, les géants énergétiques japonais s’organisent pour tirer avantage de la déréglementation des marchés de l’énergie en ouvrant leurs activités à l’international et en nouant des partenariats avec des fournisseurs étrangers. Cette stratégie passe par une diversification des sources d’approvisionnement, avec une considération donnée à la lutte contre le réchauffement climatique, cela en tenant compte des objectifs japonais de réduction de gaz à effet de serre.

1. Dans le cadre de sa politique énergétique, le Japon veut devenir le leader du marché mondial du GNL en s’instituant comme plaque tournante des transactions du GNL en Asie d’ici 2020.

Comme on peut s’y attendre, le GNL continuera d’occuper une place importante dans le bouquet énergétique japonais. Selon les prévisions à long-terme présentées dans le Rapport Blanc sur l’énergie de 2016, le volume des importations de GNL au Japon devrait être maintenu à 62 millions de tonnes en 2030, pour une production électrique composée à 27% de GNL. Le Japon a importé 7,545 millions de tonnes de GNL en Novembre 2016, le volume mensuel le plus important dans l’histoire du Japon. Le GNL était également un sujet prioritaire dans le cadre des discussions du Sommet de décembre 2016 en vue de la signature de l’Accord de coopération économique nippo-russe. Enfin, le gouvernement japonais s’est fixé en mai 2016 un objectif de 40% de projets de développement souverain[1] à l’horizon 2030.

1.1 Le Japon, qui veut tirer avantage de sa position de premier pays consommateur de GNL, avec 30% des importations mondiales en 2016, a pour ambition de favoriser l’établissement d’un marché mondial du GNL fluide et transparent. La réalisation de cet objectif passe par la mise en place de mesures prenant en compte les évolutions du marché du pétrole brut afin d’assurer une stabilisation du marché du GNL[2]. Dans cette perspective, la stratégie japonaise sur le marché du GNL vise trois objectifs principaux qui sont les suivants : (i) diminuer le nombre de contrats à long-terme et promouvoir les contrats à court-terme ainsi que les contrats au comptant afin d’assurer une stabilisation de la demande et de l’approvisionnement en GNL[3], (ii) abolir ou rendre moins contraignantes les clauses de destination pour permettre la revente et le recours aux opérations d’arbitrage et (iii) fixer des prix adaptés à la demande et l’approvisionnement en GNL pour une meilleure stabilisation du marché et une plus grande transparence des prix.

1.2 La stratégie japonaise consiste à renforcer l’indépendance énergétique du Japon en diversifiant les sources d’approvisionnement (i) et répondre aux considérations environnementales (ii).

(i) Le gaz de schiste américain est perçu par les compagnies japonaises comme une opportunité pour diversifier leur portefeuille de fournisseurs et un moyen de réduire leur dépendance vis-à-vis du GNL en provenance de la Russie et du Moyen-Orient. Il est estimé que les États-Unis pourraient exporter près de 60 millions de tonnes de GNL par an d’ici 2020 et devenir le deuxième exportateur mondial de GNL à l’horizon 2030. La nouvelle administration américaine a en effet publié en janvier 2017 une stratégie énergétique[4] encourageant la production d’énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) et favorable aux exportations de GNL. En compétition avec l’Australie et la Russie  sur le marché asiatique, le gaz américain devrait également être incité à l’exportation vers l’Europe. Favorisées par de nouvelles techniques d’extraction des gaz non conventionnels, les exportations de GNL en provenance des Etats-Unis ont commencé en février 2016. Les deux compagnies japonaises composant JERA ont notamment reçu la première livraison de GNL produite à partir de gaz de schiste américain, soit 70 000 tonnes de GNL, en janvier 2017.

L’Australie, avec sept projets sur les douze plus grands projets GNL actuellement en construction, sera partie prenante de la nouvelle expansion de l’industrie du GNL et pourrait devenir le futur leader de ce marché d’ici 2018 avec plus de 100 millions de tonnes par an (130 millions de tonnes par an en 2035), devenant le premier exportateur de GNL et dépassant ainsi le Qatar.

(ii) Le GNL est une énergie deux fois moins polluante que le charbon et le pétrole dans le cadre de la production électrique et est perçu au Japon comme complémentaire des énergies renouvelables pour un mix énergétique plus vert. L’Accord de Paris ne fait aucune mention des énergies fossiles (charbon, pétrole et GNL) et privilégie le développement des énergies renouvelables pour limiter le changement climatique. Pourtant, le GNL est au cœur des stratégies énergétiques des économies développées et émergentes. A l’occasion de l’édition 2016 de la « Conférence Producteur et Consommateur de GNL » , le 24 novembre, les représentants de gouvernements, secteur privé et organisations internationales s’accordaient à partager leur perception du GNL comme une énergie de transition permettant une baisse des émissions de gaz à effet de serre dans l’attente du développement effectif des énergies renouvelables. Dans ce cadre, la stratégie japonaise vise à abaisser la part des énergies fossiles dans le mix énergétique à 56%  avec, à l’horizon 2030, 26% de charbon, 27% de GNL et seulement 3% de pétrole.

2.      La déréglementation des marchés de l’énergie va entraîner des bouleversements structurels importants mais constitue également une opportunité permettant l’émergence de nouveaux acteurs japonais sur l’archipel et l’expansion du réseau gazier japonais au travers de partenariats internationaux.

Le réseau gazier japonais est actuellement géré par près de 200 acteurs et sera ouvert au secteur résidentiel et aux particuliers au moment de la prise d’effet de la dérégulation. Les groupes régionaux japonais qui constituent aujourd’hui les acteurs principaux du marché gazier japonais ambitionnent pour leur part de tirer profit du mouvement de dérégulation amorcé en 2016 et anticiper l’arrivée de nouveaux concurrents sur les marchés énergétiques.

2.1 La libéralisation du marché du gaz (i), la difficile relance du nucléaire (ii) et le développement des énergies renouvelables (iii) au Japon constituent autant de facteurs d’incertitudes quant à la prévision de la demande nationale en GNL.

Mascottes Tokyo Gas illustrant la double activité de l'entreprise - Gaz et électricité(i) La dérégulation des marchés de l’énergie va apporter des changements importants dans les comportements des compagnies régionales japonaises qui vont devoir se tourner vers des options plus flexibles et diversifiées en vue de faire face à l’entrée de nouveaux acteurs sur le marché. De nombreux partenariats entre compagnies régionales électriques et gazières avaient déjà été conclus en réaction à la libéralisation du marché de l’électricité en avril 2016, à l’image des partenariats noués entre Kansai Electric Power et Tokyo Gas ou celui de TEPCO et Osaka Gas, ce afin de faire face à une concurrence croissante avec l’ouverture des marchés de l’énergie à de nouveaux fournisseurs.

(ii) Le projet de bouquet énergétique à l’horizon 2030 prévoit une production électrique composée à 20-22% d’énergie nucléaire. Pour atteindre ce but, au moins 35 réacteurs en état de fonctionnement sont nécessaires. A ce jour, 12 réacteurs nucléaires ont passé avec succès les contrôles de sécurité de la NRA[5], mais en vue d’un redémarrage effectif du réacteur le consentement de la population locale est également nécessaire. Le redémarrage d’un réacteur peut en effet être bloqué par décision de justice.

(iii) En vue d’atteindre ses objectifs de réduction d’émissions de GES[6], le Japon veut intensifier le développement des énergies renouvelables[7], mais place tous ses espoirs sur un bond technologique, opéré par le secteur privé, permettant une réduction plus performante des émissions. Les évolutions récentes ne permettent pas de prévoir avec certitude la réalisation du bouquet énergétique souhaité d’ici 2030.

2.2 En réaction à l’arrivée de nouveaux concurrents sur le marché, les compagnies régionales gazières augmentent leur capacité de production, sur l’archipel et à l’étranger, et forment des alliances. Confrontée à une concurrence domestique croissante, la compagnie Tokyo Gas a adopté une stratégie de développement agressive et décidé en septembre 2016 de quintupler son personnel au Japon et à l’étranger, de 40 actuellement à 200 sur une période de dix ans. La compagnie gazière est implantée à Singapour, en Indonésie et en Thaïlande et cherche maintenant à agrandir son réseau au Vietnam et aux pays avoisinants. Le groupe Osaka Gas a quant à lui pour ambition de démarrer des opérations de vente de GNL à l’étranger dès 2018, en se concentrant sur les marchés émergents demandeurs afin de s’approprier les opportunités de croissance à l’international avant que la dérégulation ne prenne effet. Le groupe veut notamment conclure un accord visant à vendre du GNL, produit à partir de gaz de schiste américain, au groupe énergétique allemand Uniper. Dans le cadre de cet accord, qui devrait durer 20 ans, Uniper sera responsable du transport du GNL, déjà acheté par Osaka Gas[8], à partir du site de production Freeport au Texas. L’objectif à long-terme d’Osaka Gas, qui génère actuellement près de 1,8 millions de kilowattheures par an grâce à ses centrales situées sur l’archipel, est d’augmenter ses capacités de production mondiale à 6 millions de kilowattheures d’ici 2020. Dans cette perspective, plusieurs projets de construction sont en cours d’élaboration, dont un projet de centrale à gaz dans la préfecture de Fukuoka en partenariat avec le groupe Saibu Gas.

2.3 Les compagnies régionales électriques se préparent à intégrer le marché du gaz, dès Avril 2017, en proposant des offres couplées. La compagnie Kansai Electric Power a annoncé en février 2016 son intention de commencer à vendre du gaz naturel au niveau résidentiel dès l’entrée en vigueur de la libéralisation du marché gazier. Le groupe électrique[9] s’est fixé comme objectifs de proposer des prix plus avantageux que son principal concurrent, Osaka Gas, couplés à des services comprenant l’installation et la maintenance d’équipements ainsi que des forfaits de télécommunication pour attirer sa nouvelle clientèle. Dans la zone de Tokyo, le groupe TEPCO se prépare également à faire son entrée au sein du marché du gaz dérégulé en misant sur des stratégies similaires : prix cassés et large panel de nouveaux services. La compagnie régionale Chubu Electric Power a pour sa part entamé des négociations avec le groupe Iwatani, premier distributeur de gaz de pétrole liquéfié, avec pour ambition d’intégrer le marché de détail de l’électricité en utilisant le réseau de prestations de son futur partenaire, à l’instar de Kansai Electric Power qui a également annoncé en septembre 2016 son intention de coopérer avec Iwatani en vue de la dérégulation du marché du gaz.

3. La libéralisation des marchés de l’énergie au Japon est propice à l’entrée de concurrents étrangers sur l’archipel et la conclusion d’accords internationaux visant un approvisionnement stable en GNL et une revente à l’extérieur du Japon.

Dans ce contexte de libéralisation des marchés de l’énergie, de nouveaux partenariats sont à prévoir entre les multinationales gazières françaises, à l’image de Total, Engie et EDF, et les pays émergents en demande croissante de GNL, notamment en Asie.

3.1 Total a signé avec Chugoku Electric Power un protocole d’accord pour la livraison de 400 000 tonnes de GNL par an, pour une période de 17 ans à compter de 2019. Le géant français a pour ambition de renforcer sa présence en Asie avec un focus stratégique sur le Japon, premier importateur mondial de GNL. Total signe ainsi son troisième accord de long terme en Asie cette année après les contrats avec Pertamina (Indonésie) et ENN (Chine). Pour le groupe français, l’impact direct de la libéralisation du marché de gaz reste incertain, et n’est à ce jour pas perçu comme source de bouleversements profonds pour ses activités au Japon (Total vend sur le marché de gros).

3.2 De son côté, le groupe Engie a conclu en juillet 2015 un partenariat avec Kansai Electric Power dans le secteur du GNL. Dans le cadre de l’accord signé, Engie achètera environ 400 000 tonnes de GNL par an, en provenance d’Amérique du Nord, pour le revendre à son partenaire japonais. Les opérations débuteront en 2019 pour une durée prévue de 4 ans, qui peut être étendue à 20 ans. Le groupe français a également signé en septembre 2016 un accord visant le transport et la livraison de GNL en Europe avec les groupes japonais Nippon Yusen et Mitsubishi Corporation. Plus largement, Engie cherche à développer sa présence au Japon, notamment dans les services énergétiques.

3.3 Enfin, les compagnies régionales Chubu Electric Power et TEPCO sont en négociations avec pas moins de 10 groupes européens spécialisés dans l’énergie, dont Centrika du Royaume-Uni et EDF de France, afin d’assurer un approvisionnement commun en GNL. Les deux groupes ont fusionné leurs opérations dans le secteur des énergies fossiles en formant JERA, une joint-venture détenue à 50% par les deux compagnies japonaises avec pour objectif d’augmenter leur rentabilité et vendre du GNL à l’extérieur du Japon.



[1] Projets visant le développement d’un pays émergent au moyen de prêts, financements, dons et assistance technique.

[2] Les prix du GNL sont fixés en fonction des prix du pétrole brut.

[3] Le commerce du GNL a traditionnellement été régi par les contrats à long-terme en raison des importants investissements nécessaires pour conclure ce genre de transactions. Cependant, en réaction à la dérégulation des marchés du gaz en Europe, l’augmentation de la production de GNL aux Etats-Unis et l’accroissement des capacités de production et de transport de cette énergie, les contrats au comptant et à court-terme, favorisant l’établissement d’un marché flexible et l’entrée de nouveaux arrivants dans le marché, sont de plus en plus répandus.

[4] America First Energy Plan

[5] Nuclear Regulation Authority

[6] Réduction de 26% d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 comparé au niveau de 2013.

[7] Production électrique composée à 22-24% d’énergies renouvelables à l’horizon 2030.

[8] Près de 800 000 tonnes de GNL serait livré annuellement, soit un dixième du volume total géré par la compagnie japonaise.

[9] En 2014, Kansai Electric Power a notamment importé 9,44 millions de tonnes de GNL, contre seulement 8,07 millions de tonnes importées par Osaka Gaz la même année.