Le commerce de biens entre la France et les Caraïbes anglophones en 2017

Hausse très marquée des exportations françaises vers la Jamaïque, qui vient confirmer la progression des investissements français sur cette île. A l’inverse, les ventes vers Trinité et Tobago sont dans la continuité de plusieurs années de contreperformance. D’autres plus petits marchés continuent d’apporter des excédents commerciaux intéressants, souvent au niveau d’un pays d’Amérique centrale, grâce notamment au luxe et aux bateaux de plaisance.

1. Le commerce franco-jamaïcain entre dans une nouvelle dimension.

Le commerce franco-jamaïcain a affiché une progression de 126 % en 2017, pour s’établir à 76,3 M EUR. Cette explosion reflète le dynamisme des relations bilatérales, portées par d’importants projets qui font de la France l’un des principaux investisseurs étrangers dans le pays et qui voient les exportations françaises bondir de 119,2 %, à 49 M EUR, alors que celles-ci n’avaient jamais dépassé 30 M EUR. L’installation du hub régional de CMA-CGM à Kingston a eu un effet d’entraînement évident, la compagnie maritime ayant eu recours aux services de Vinci pour l’agrandissement du quai (100 M USD), supposé accueillir des navires de dimension post-Panamax. Ce grand chantier semble devoir expliquer une grand partie de la hausse très marquée des exportations de « moteurs, génératrices et transformateurs électriques » (+882 %, 5,6 M EUR), des « instruments et appareils de mesure, d’essai et de navigation » (+55,2 %, 5 M EUR) et surtout des « moteurs et turbines, à l’exclusion des moteurs pour avions, automobiles et motocycles », passés d’un montant pratiquement nul à 15,5 M EUR. L’agrandissement du port ayant abouti, le prochain projet d’importance à suivre sera la construction de la plus importante centrale photovoltaïque des Caraïbes à l’Ouest du pays, par le Français Neoen. C’est la filiale espagnole d’Eiffage qui y interviendra comme constructeur. Les projets suivis par Thales, Vinci dans le secteur de l’eau et Morpho/Idemia sont également porteurs de volumes significatifs d’exportations potentielles.

Malgré une conjoncture restée assez atone (0,9 % de croissance selon le FMI en 2017/18), le commerce courant a globalement progressé dans le sillage des grands projets. Hormis la baisse des boissons alcoolisées distillées (-12,4 %, 2,5 M EUR), les autres lignes notables sont bien orientées, comme les plats préparés (+189,8 %, 1,6 M EUR), les vins de raisin (+15,7 %, 1,5 M EUR), les produits laitiers et fromages (+30,6 %, 1,3 M EUR) et les « autres produits alimentaires » (+16,7 %, 1,1 M EUR).  La quasi-disparition des préparations pharmaceutiques, à 1,5 M EUR un an plus tôt, peut s’expliquer par une réorganisation des filières d’approvisionnement, à travers la zone franche panaméenne de Colon notamment.

Les importations depuis la Jamaïque progressent plus vite encore, de 139,3 %, pour s’établir à 27,3 M EUR. L’explication s’en trouve dans la réapparition de l’aluminium dans notre commerce bilatéral (16 M EUR), en lien avec la reprise de la filière locale de transformation de bauxite par le Chinois JISCO, qui affiche l’intention de relancer massivement cette exploitation. Le poste traditionnel d’exportation jamaïcaine vers la France, les « préparations et conserves à base de poisson et de produits de la pêche », recule de 12,9 %, à 7,1 M EUR. Les modestes ventes de rhum, regroupées dans les « boissons alcoolisées distillées », diminuent de 11,9 % pour atteindre 835 K EUR.

Un excédent de 21,7 M EUR est enregistré, très au-delà des 10,9 M EUR de 2016.

2. Une hausse des exportations vers Trinité et Tobago en trompe-l’œil et un déficit qui continue de se creuser.

Après trois années de chute sérieuse, les exportations vers Trinité et Tobago entament en 2017 une timide remontée (+6,9 %), à 32,1 M EUR. Cela les situe encore très en-deçà du sommet atteint en 2013 (147,6 M EUR), époque où ce pays était encore structurellement le 2 ou 3ème marché de la France dans l’ensemble des Caraïbes. Entretemps, la rente gazière qui anime cette économie s’est amenuisée et l’année 2017 a vu une nouvelle baisse du PIB (-3,2 % selon le FMI). De fait, ce n’est qu’aux « autres produits métalliques », passés d’un montant négligeable à 8,5 M EUR, que nos exportations doivent le fait de ne pas essuyer une nouvelle contreperformance en 2017. A ceux-là, s’ajoutent les « moteurs, génératrices et transformateurs électriques » (+190,2 %, 3,7 M EUR). Toutes les lignes notables du commerce courant montrent une baisse inquiétante : les boissons alcoolisées distillées (-19,8 %, 5,5 M EUR), les vins de raisin (1,8 M EUR, -23,4 %), les « autres produits alimentaires » (-9,1 %, 1,5 M EUR).

Dans le même temps, les importations françaises bondissent de 45,5 %, à 262,9 M EUR, consolidant le pays comme principal déficit bilatéral dans la région caribéenne (-230,8 M EUR). La raison en est la reprise des achats de pétrole brut (31,7 M EUR), de gaz naturel liquéfié (18 M EUR), et le bond réalisé par les « autres produits chimiques organiques de base » (+61,8 %, 92,6 M EUR), solide résultat enregistré en dépit des difficultés structurelles de l’industrie pétrochimique trinidadienne, en manque d’intrant gazier local. Les produits du raffinage du pétrole sont quasi-stables à 63,7 M EUR et les engrais et composés azotés dont le pays est spécialiste reculent de 4,3 %, à 51 M EUR. Trinité et Tobago exporte par ailleurs du rhum (1,9 M EUR) et de la bière (1,3 M EUR) vers la France. Il est vraisemblable que les hydrocarbures se dirigent vers les régions ultramarines françaises, de même que le pétrole brut qui peut être transformé par la Société anonyme de la raffinerie des Antilles (SARA, groupe Rubis) dont l’unité de transformation se trouve en Martinique.

La lente dérive des exportations françaises vers Trinité et Tobago ne semble pas pouvoir être stoppée à court terme, dans la conjoncture que traverse le pays.

3. Bahamas, Iles Caïmans et Iles vierges britanniques, destinations de référence pour les produits de luxe et les bateaux de plaisance.

Les autres îles ou archipels régulièrement importateurs de produits français ont connu des évolutions diverses en 2017. Les ventes de biens aux Bahamas ont reculé de 26,8 %, à 62,3 M EUR. C’est la baisse du rythme de fourniture des aéronefs d’ATR à la compagnie locale Bahamasir qui l’explique (-71,9 %, 18,4 M EUR). L’apparition de ventes de produits du raffinage du pétrole (17,6 M EUR) le compense en partie, de même qu’une augmentation de la ligne très erratique des bateaux de plaisance (+384,7 %, 7,2 M EUR). Le commerce courant présente un résultat prometteur, avec une hausse appréciable des boissons alcoolisées distillées (+18,3 %, 8,1 M EUR), le pays étant consommateur de grands cognacs pour son tourisme de luxe et son riche secteur financier. De même, les vins de raisin, essentiellement constitués de Champagne, progressent de 42,5 % (2,9 M EUR), les produits laitiers et fromages de 56 % (1 M EUR) et les « autres éléments de menuiserie et de charpente », de 100,7 % (1,8 M EUR), probablement destinés à l’important habitat de luxe. Les importations françaises diminuent de 16,6 %, à 22,2 M EUR, du fait de la baisse des achats de « préparations et conserves à base de poissons et de produits de la pêche » (-28,2 %, 17,2 M EUR). L’excédent français habituel est maintenu, à 40,1 M EUR.

L’aléa traditionnellement lourd sur les bateaux de plaisance a joué en faveur de nos ventes vers les Iles Caïmans (+88,1 %, 31,2 M EUR). Ils en représentent les deux tiers (20,7 M EUR, montant multiplié par cinq). Comme ailleurs, les ventes de vins de raisin progressent régulièrement d’année en année (+58,8 %, 3,7 M EUR). La France achète des Caïmans pour 12,5 M EUR (-10,9 %), essentiellement des bateaux de plaisance (5,3 M EUR) et des aéronefs et engins spatiaux (4,4 M EUR). Ces lignes reflètent, comme pour les Bahamas, l’importance de la domiciliation de navires sur place.

La part des bateaux de plaisance est encore plus marquée dans le commerce avec les Iles vierges britanniques. Ils apportent habituellement 90 % des exportations vers cet archipel, constat non démenti en 2017. Ils enregistrent une hausse de 7 % pour apporter 41,5 des 47 M EUR exportés vers ce territoire. De nombreux bateaux sont également réexportés depuis les Iles vierges britanniques vers la France (10 M EUR), de même que des produits du raffinage pétrolier (3,2 M EUR), des chaussures (3,1 M EUR) et des « services des musées » (2,1 M EUR), portant l’excédent bilatéral à 28,2 M EUR.

Pour ces riches Etats et territoires, l’enregistrement local de bateaux apporte certes un biais significatif. Dans le sens inverse, le vrai poids de ces marchés pour le luxe français est sous-estimé par le fait qu’une grande part des produits concernés est systématiquement importée depuis Miami. Le poids des grands crus de vin est par exemple probablement en-deçà de la réalité.

4. Des chiffres qui restent limités vers les Caraïbes orientales et les Antilles néerlandaises.

Les Caraïbes orientales apportent une part plus modeste à nos exportations vers la région. Antigua et Barbuda en est habituellement le client le plus notable grâce aux ventes d’ATR à la compagnie régionale LIAT, domiciliée dans ce pays. En 2017, les ventes vers Antigua et Barbuda reculent de 59,9 %, à 10 M EUR, sans vente d’aéronef. Les exportations vers Sainte Lucie baissent de 14 %, à 8,5 M EUR. Si les ventes de bateaux de plaisance se replient de 55,8 % (1,4 M EUR), le commerce courant de biens de consommation est bien orienté. Le commerce vers la Barbade recule de 15,9 % (18,4 M EUR), subissant la variation des bateaux de plaisance mais aussi la baisse des produits pharmaceutiques (-21,1 %, 5,5 M EUR). Les exportations vers St Christophe et Nieves, St Vincent et les Grenadines[1], la Dominique et la Grenade demeurent marginales.

Elles sont plus importantes vers les territoires néerlandais, Saint Martin (28,6 M EUR), Curaçao (10,4 M EUR) et Aruba (8,3 M EUR).

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Cette région demeure un marché de choix pour les plaisanciers français et pour ATR. Hormis Trinité et Tobago, elle confirme aussi la progression constante des ventes de vins et spiritueux. Dans son ensemble, avec près de 330 M EUR, elle représente un volume d’exportations équivalent au Panama, 6ème marché français en Amérique latine.

A l’échelle certes limitée des Caraïbes anglophones, la Jamaïque pourrait prendre durablement la place de locomotive régionale pour nos intérêts économiques. Les données de notre commerce bilatéral en 2017 confortent cette impression.

Julien DEFRANCE



[1] Une relative anomalie est observée pour la 2ème année de suite avec St Vincent et les Grenadines. Après 92,5 M EUR en 2016, c’est en 2017, 88,6 M EUR de navires et structures flottantes qui ont été importés depuis ce pays. La seule explication plausible est que St Vincent se soit à son tour imposé comme centre d’enregistrement de navires.

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