Le secteur financier birman

 

Le secteur financier birman est aujourd'hui immature et inadapté aux besoins de l’économie. Ses pratiques et ses structures sont encore archaïques . Avec pour objectif d’atteindre à moyen-terme les normes de Bâle I, la Banque Centrale a publié en juillet 2017 quatre nouvelles règlementations prudentielles et une vingtaine d’autres devraient suivre. La mise en œuvre de cette nouvelle réglementation a pour l’instant surtout mis en lumière les fragilités du secteur et notamment son risque de solvabilité. A l’avenir, appuyées par les bailleurs de fonds internationaux, les réformes devraient permettre de moderniser le secteur et d’attirer davantage d’investisseurs étrangers même si le risque de bank runs est bien réel à court terme. Le gouverneur de la Banque Centrale birmane (BCB), Kyaw Kyaw Maung (79 ans), a été reconduit le 26 juillet 2018 par le Président Win Myint pour un quatrième mandat de cinq ans. Cette nomination intervient alors que de nombreux acteurs du secteur financier espéraient un changement à la tête de l’institution.

 I. Le secteur financier birman souffre de son immaturité et de sa fragilité

Le secteur bancaire birman comprend de très nombreux acteurs aux intérêts souvent liés à ceux de grands conglomérats. Il se compose de 41 établissements dont 4 banques publiques, 24 banques commerciales domestiques – 29 d’ici fin 2018 – et 13 banques commerciales étrangères. La plupart des banques commerciales domestiques font partie de conglomérats aux activités diversifiées dont elles sont le département financier, avec toutes les mauvaises pratiques que cela induit. Les deux conglomérats aux mains des militaires possèdent aussi leurs banques dont une, Myawaddy Bank, est la 4ème du pays en termes d’actifs.

Le secteur financier birman est inadapté aux besoins d’une économie en développement. L’économie est largement sous-bancarisée  malgré une prolifération d’établissements financiers et peine à obtenir les financements suffisants pour soutenir son activité (69% des adultes sont exclus du système financier formel et seuls 18% d’entre eux ont un compte bancaire). Le système financier pâtit en outre d’un manque de confiance de la population depuis la crise bancaire systémique de 2003, qui a vu plusieurs banques faire faillite.

Le secteur financier souffre aussi de son immaturité. Ce constat criant concerne (i) les normes prudentielles puisque la Financial Institutions Law de 2016 se fixe seulement l’objectif d’atteindre les normes de Bâle I, (ii) le système de paiement informel, sur le modèle du hundi, et (iii) l’ouverture à l’international car les banques commerciales étrangères, quasi-exclusivement asiatiques, sont seulement autorisées à financer les activités des entreprises étrangères et les activités d’export (depuis 2017).

Les pratiques des banques commerciales domestiques sont aujourd’hui extrêmement éloignées des standards internationaux : par exemple, suite à l’interdiction de facto en 2009 par la BCB des prêts de maturité supérieure à un an, 80% de l’encours total des prêts étaient, début 2018, des découverts reconduits automatiquement avec capitalisation des intérêts, ayant à 90% pour collatéral des valeurs immobilières (dans un contexte où les prix ont chuté de 30% à Rangoun depuis le pic de 2014).

L’encadrement des taux a des effets négatifs sur la profitabilité des banques et le financement de l’économie. La BCB a fixé de longue date le taux plancher à 8% et le taux plafond à 13%. Les banques se plaignent de ces règles qui limitent selon elles leur marge vu le coût de gestion des dépôts et provoquent de surcroît une mauvaise allocation des capitaux dans l’économie.

La croissance de l’offre de crédit est insuffisante par rapport aux besoins de financement de l’économie. Après avoir crû de façon excessive ces dernières années, elle a été ramenée à une progression de 27% de septembre 2016 à septembre 2017.

Le secteur de l’assurance, encore pour l’essentiel un monopole d’Etat, n’est pas suffisamment développé pour remplir ses fonctions. Moins de 1% de la population a souscrit un contrat d’assurance vie. Il existe actuellement 12 assureurs privés mais les termes des contrats et leurs prix sont fixés par la loi tandis que leurs activités sont adossées à celles de la société d’Etat Myanma Insurance. Le développement de l’assurance est par ailleurs compliqué par des raisons culturelles et religieuses liées à l’influence du bouddhisme theravada en Birmanie.

 II. Les réformes récentes vont dans la bonne direction mais ont souligné les fragilités du système

Les réformes récentes affirment la volonté de s’aligner très progressivement sur les standards prudentiels de Bâle 1. Les quatre directives publiées en juillet 2017 obligent (i) les banques à conserver au moins 8% d’actifs Tier 1 ou Tier 2 par rapport à leurs actifs risqués ainsi que (ii) 20% d’actifs en cash et (iii) à limiter l’exposition au même client à 20% du capital. De plus, (iv) les banques doivent mieux recenser les prêts non performants. Ils ont été estimés à 30% des prêts par des banquiers alors qu’ils sont officiellement de 3-4%. Cela implique notamment de réduire la part de découverts à 20% des prêts en 2020.

Ces règlementations ont révélé le problème fondamental de solvabilité du secteur. La supervision des banques domestiques est faible et une très large majorité de celles-ci serait techniquement en faillite selon les professionnels du secteur.

L’application des règlementations implique deux risques principaux à court terme : un financement insuffisant de l’économie et de possibles crises de confiance. On constate une diminution du taux de croissance du crédit depuis un an. Les plus grosses banques ne peuvent prêter que 60 à 70% de leurs dépôts et peinent à trouver de nouveaux investisseurs. S’agissant du risque de bank run, celui-ci ne s’est toujours pas matérialisé malgré trois rumeurs de faillites bancaires lors des derniers mois.

Les bailleurs de fonds internationaux (FMI, Banque Mondiale, JICA et GIZ) mettent en place des programmes flexibles et évolutifs. Si l’objectif initial de la Banque Mondiale était un meilleur accès au financement, elle fournit maintenant une assistance technique afin d’améliorer la liquidité et la solvabilité du secteur. D’autre part, le FMI apporte son expertise en matière de supervision du système financier, d’accompagnement des réformes prudentielles et de bon fonctionnement opérationnel de la BCB. Un mécanisme spécifique conjoint est prévu en cas de crise financière dans le pays.

 III. L’avenir incertain du secteur implique opportunités et risques pour les différents acteurs

La Banque Centrale devrait continuer à renforcer les normes prudentielles dans les années à venir. Près de vingt directives sont prévues dans les trois prochaines années. Les banques demandent un plan de route clair de ces réformes et souhaitent être consultées sur celui-ci.

Les indispensables injections de fonds d’investisseurs privés semblent peu probables à court voire moyen terme. En effet, (i) la qualité de la gouvernance est faible, (ii) les groupes étrangers sont cantonnés à jouer un rôle d’actionnaire minoritaire (possibilité d’acquérir jusqu’à 35% de parts suite à l’application du Companies Act en août 2018) et (iii) le risque de crise bancaire et l’incertitude liée à la crise dans l’Etat Rakhine pèsent sur les investissements étrangers, notamment occidentaux.

Le processus de libéralisation du secteur de l’assurance semble être plus avancé. L’ouverture du marché de l’assurance-vie aux groupes à capitaux 100% étrangers devrait être effective rapidement. Sur le marché de l’assurance non-vie, leur implantation devra se faire en partenariat avec un acteur domestique. Néanmoins, ces avancées sont annoncées depuis déjà de nombreux mois et les groupes étrangers intéressés expriment désormais ouvertement leur impatience voire leur déception.

Le développement des marchés de capitaux est un enjeu crucial à moyen-terme. Le gouvernement est le seul émetteur d’obligations et fixe des taux insuffisamment attractifs. La création d’un marché obligataire secondaire en est encore à l’état de projet. Le marché des actions est davantage développé puisque le Yangon Stock Exchange a été créé en 2014. Il compte cinq entreprises pour une capitalisation boursière de 415 M USD. Le marché est très peu liquide et suit une tendance baissière.

 

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